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Congo-Kinshasa: la démocratie d’un jour.

Marc Kapend

 

Le 30 juillet, la plupart de millions de Congolais, qui ont afflué vers les 50.000 bureaux de vote éparpillés sur les 2,344,858 Km² du territoire national, avaient une détermination: en découdre avec un système politique corrompu, se débarrasser des dirigeants immoraux et incompétents. Dans les esprits des électeurs consciencieux, c’est ce jour qu’il fallait élire de nouvelles personnes, avec qui devait se réaliser le changement démocratique, grâce auquel il était permis d’envisager le développement du Congo. Mais en réalité, ce changement pour lequel on a voté se réalisera-t-il? Sinon, pourquoi? Plusieurs faits permettent d’affirmer qu’en réalité la démocratie exercée le 30 juillet, s’est arrêtée ce jour là même. Après le jour de vote, le peuple n’a plus le contrôle de son vote, désormais manipulé  par une oligarchie. Alors, la fraude devient évidente.

 Deux appels importants de mobilisation populaire se sont disputés l’audience publique à la veille des élections. Le premier, le boycottage des élections, compte tenu de la fraude systémique qui devenait difficile à déjouer tant que les organisateurs étaient intransigeants à toute idée de concertation politique pour améliorer l’organisation des scrutins. Le deuxième message, celui de participer au premières élections démocratiques réalisées par le pays depuis plus de 40 ans, émis par des organisateurs tant nationaux qu’internationaux (le gouvernement, la MONUC, le CIAT, la presse internationale, etc.), ce message était enfin relayé par l’église catholique sur instruction du pape, il paraît, sous la motivation que le vote était le seul moyen de punir des mauvais et de réaliser le changement politique désiré. Comme on devait s’y attendre, c’est ce dernier message qui a joui de la plus grande couverture médiatique. En conséquence, il a été suivi massivement par une population déterminée à en découdre avec l’ancien.

 Le premier  message, qui  venait des forces démocratiques (partis et groupes civils) dont l’UDPS  en tête, dénonçait des fraudes dans l’organisation des scrutins.  La fraude systémique consistait alors en des éléments ci-après:

 la plus grande  irrégularité résidait  dans  la concentration des pouvoirs d’organisation entre les mains des personnes pro ou loyales au gouvernement Kabila. En effet, au lendemain du DIC, des pratiques de de violation de règles communes ont  résulté en la dictature de l’exécutif de la transition. En encadrant Kabila et en excluant, malicieusement le symbole de l’opposition politique qu’était l’UDPS de la gestion de la transition, le CIAT, représentant les donateurs et accompagnant le processus, avait  réussi à créer l’environnement politique favorable pour son influence et ses interventions. Un gouvernement de transition constitué essentiellement d’anciens rebelles, autrefois armés par des acteurs extérieurs et portés à suivre les injonctions des donateurs, était l’environnement propice pour  la mise sur pied d’une organisation électorale partisane. Ce sont ces mêmes anciens rebelles qui ont nommé le parlement, la territoriale et la cour suprême de justice. Ces anciens rebelles sont aussi restés, chacun, à la tête de sa  fraction armée.  Ce sont là des institutions publiques, clé au déroulement de la transition et du processus électoral, qui sont constituées des partisans politiques au lieu d’être neutres. Le moment de vote venu, ce n’est pas de ces organes et institutions qu’il fallait attendre la transparence.

 Disposant des pouvoirs militaires et financiers reçus de l’extérieur, les anciens rebelles sont restés attentifs et loyaux aux donateurs, dont les intérêts à Kinshasa sont représentés par le CIAT.  Mais, le CIAT, sans organisation adéquate, se réduisait à William Swing, chef de mission de la MONUC, qui en est resté le Président tout au long du processus de la transition. On a pas entendu au cours de ce processus parler des comptes-rendus des réunions du CIAT. Les fonds mis à la disposition de la RDC par des donateurs ont été placés sous la responsabilité de Swing, qui, du reste, en a été le gestionnaire principal. W. Swing a aussi le mérite et la responsabilité des  données sur lesquelles les décisions du Conseil de Sécurité de l’ONU sur le Congo ont été basées. La direction du CIAT a  donc été, elle aussi, dictatoriale dans la mesure où,  William Swing, le chef de la MONUC, en est resté l’acteur principal. Dans sa double position de chef de la MONUC et du chef du CIAT, Swing était bien placé pour influencer aussi bien le gouvernement que la CEI, cet organe public rendu indépendant à dessein.

 En principe, la CEI en tant qu’organe public, fait partie des organes sous le contrôle du gouvernement. Mais, puisque les acteurs au DIC lui ont donné l’étiquette d’indépendant, c’est le CIAT et Kabila qui, dans une communion d’intérêts, en ont fait leur instrument. A la CEI, les mécanismes de consultation des organes de la société civile prévus au DIC ont été balayés pour rendre  Malu-malu et son bureau, l’acteur principal. C’est plus facile de manipuler un individu qu’une diversité d’acteurs. Les décisions importantes lui sont dictées soit par le gouvernement, soit par le CIAT. D’ailleurs, Rose Marie Mika Ebenga,vice-présidente du bureau de la CEI ne cache pas son indignation au constat que M. Malu-Malu l’a ignoré ainsi que d’autres membres du bureau, dans la prise de beaucoup de décisions engageant la CEI, dont le recrutement des cadres et agents affectés aux centres nationaux et locaux de compilation des résultats des elections.

 En manipulant  la CEI, W. Swing et Kabila ont réussi l’exclusion de l’opposition UDPS non seulement de la gestion de la transition mais aussi du registre électoral et des scrutins électoraux, par leur refus de négocier pour satisfaire aux conditions de transparence posées par ce parti. Cette exclusion enlevait au processus le débat  contradictoire qui aurait pu permettre au parlement, par exemple, d’exercer avec conscience son rôle de “check and balance.”

 Bien plus, le Président de la Cour suprême de justice, sensée trancher sur des conflits politiques, est un agent nommé par Kabila. De ce fait, il doit lui être loyal et ne peut trancher contre lui. D’ailleurs, cet organe a échoué son premier test de neutralité (ou a plutôt il a  réussi un test de fidélité) lorsque, appelé à invalider la candidature de  Joseph Kabila, militaire, à la présidence, puisque ce dernier ne remplissait pas la condition d’éligibilité au regard de la loi électorale et de la constitution, s’est dérobé derrière un prétexte fallacieux.

 Ainsi, fonctionnant avec des institutions et des organes animés essentiellement par des anciens rebelles, le gouvernement de transition devenait la voie par laquelle devait s’estomper le processus démocratique initié par la Conférence nationale souveraine et réitéré au DIC. L’exclusion de la transition des défendeurs du projet démocratique donnait du relief aux acteurs extérieurs chargés d’asseoir la dictature de l’exécutif pendant et après la transition. Ainsi, le chef de CIAT et de la MONUC devenait l’acteur principal dans les processus de transition congolais. Excluant toute possibilité de la contradiction et manipulant des institutions et des organes publics partisans, William Swing a réussi à restituer en R. D. C. la dictature de l’exécutif comme à l’époque de Mobutu. Pendant la transition le gouvernement de transition devait remplir une mission, celle de préparer le terrain pour sa légitimation par tous les moyens. C’est ainsi que  dans des actes posés par le gouvernement Kabila, dans le cadre du processus électoral, on a eu à déplorer la fraude.

 L’organisation des élections avec des institutions et organes partisans plutôt que neutres a débouché, comme on devait s’y attendre,  à une fraude organisationnelle manifeste. Le premier cas est celui lié à la liste électorale. Le recensement préalable à l’établissement de la liste électorale a été écarté sous prétexte de problèmes logistiques dans un pays vaste aux infrastructures délabrées. Et pourtant, dans le même pays et avec les mêmes infrastructures, on pouvait réussir l’enrôlement des électeurs, l’installation de bureaux de vote, l’organisation du référendum et des scrutins. En conséquence, des cas d’enrôlement des étrangers et des fictifs ont été repérés. A l’impression des bulletins de vote en Afrique du Sud, on a stigmatisé le cas d’impression de 5 millions de bulletins supplémentaires que la CEI a eu du mal à justifier jusqu’ici. La disparition aux mois de mai-juin du budget national de 5 millions de $ coïncidant au début de la campagne électorale n’a pas connu de justification claire de la part de Kabila jusqu’alors.  C’est aussi dès le départ que le processus s’est illustré par l’inégalité des chances aux candidats. Que des membres du gouvernement Kabila aient disposé des moyens publics (finances et moyens de communication de masse) pour mener leur campagne pendant que le financement public des partis politiques n’était pas de mise, nous sommes en présence de la fraude organisationnelle. Dans un pays aussi vaste que le Congo, la communication à elle seule est un paramètre qui peut amener un candidat favorisé à gagner..

 A l’organisation même des scrutins des cas de fraude relevés sont effectivement imputables au système.  

 « Le système en place s’est illustré par plusieurs cas d’irrégularités et de fraudes organisées dont certaines n’ont échoué que par la vigilance des citoyens électeurs.    On peut citer, entre autres, le dédoublement des numéros avec des noms différents des électeurs, certaines personnes trouvaient qu'on avait déjà voté à leur place. Certains candidats députés ont retrouvé leur nom sur la liste mais avec la photo d'une autre personne. Pire encore, des numéros identiques sont répétés plusieurs fois avec des noms de candidats différents. Certaines personnes qui avaient perdu leurs cartes d'électeur et qui avaient introduit des demandes pour qu'on leur en fasse un duplicata, devaient d'abord payer officiellement 20$ à la CEI et officieusement 1000 FC (environ 2,50$) aux policiers pour avoir cette carte, mais sans pouvoir voter parce que quelqu'un d'autre avait voté à leur place avec leur carte perdue. Certaines personnes soutenant certains candidats à la présidence se tenant à l'entrée des centres de vote et distribuant à la ronde 2000 FC pour obtenir que les bénéficiaires votent pour leur candidat, comme cet obscur célèbre proche privé d’un  candidat distribuant même à des employés de la CEI et n’ayant la vie sauve, à la vue des citoyens incorruptibles, qu’à la police qu’il a fait venir sur un simple coup de fil. Des bureaux où les votants étaient plus nombreux que les personnes inscrites sur les listes électorales. Des bulletins pré remplis ramassés dans la rue ou dans des véhicules privés ou, encore, ces électeurs dont le numéro d'enregistrement était répété 2 fois et qui, après avoir protesté contre ce genre de doublons inexplicables dans une base de données informatisée, se voient répondre "soki olingi kovoter, voter. Soki olingi kovoter te tika na yo, etc..»[1] (Votez si vous le voulez, sinon, laissez tomber).

 Le journal le monde, dans son édition du 9 août 2006,relève : « Depuis que le long travail de compilation des résultats est en cours, pparaissent des irrégularités qui ne sont pas seulement dues aux difficultés logistiques d’un pays grand comme l’Europe de l’Ouest et dépourvu de grands axes routiers. Dans plusieurs centres de compilation de Kinshasa, des bulletins ont même été détruits dans un bûcher énigmatique, rendant tout recomptage impossible. Ici, des observateurs ont surpris et photographié des agents de la commission électorale indépendante (CEI) en train de maquiller des procès-verbaux de bureaux de vote. Là, un score de 110 %, au Katanga, la province méridionale, montre que la gestion des nombreuses listes d’omis pourraient être utilisées pour d’éventuelles fraudes »[2]

 Le 30 juillet, la population a, par sa participation massive et active, fait preuve de dignité et de maturité politique, grâce auxquels il a effectivement rempli son devoir de citoyen. Cette participation publique consciente et responsable au processus décisionnel pour désigner des dirigeants, est un indicateur de démocratie. Le 30 juillet, la démocratie a été vécue au Congo. Tous les observateurs nationaux et internationaux témoignent du comportement digne, voire brave des électeurs. Après le 30 juillet, lorsque les opérations de transfert, de la sécurisation et  d’addition de bulletins de vote (compilation) se font dans des bureaux de la CEI, constitués essentiellement des agents PPRD,  la démocratie populaire s’est arrêtée pour faire place à une gestion oligarchique, occupée à manipuler les additions en faveur du Président actuel et des candidats députés, membres de son parti. Les observateurs ne sont plus là où on aurait eu besoin de leur présence. Cette longue attente entre les urnes et la publication des résultats était-elle nécessaire, alors que tous les résultats pouvaient être communiqués au bureau central par des moyens de communication orale (radio, téléphones) basés dans des centres de vote ?

  En attendant, William Swing,  le chef de la MONUC et du CIAT a créé sa loi que la police et l’armée doivent renforcer par des arrestations : le public ne doit pas commenter sur les résultats électoraux avant la publication officielle. Quelle honte ! Quel que soit le résultat final qui sera annoncé, il n’est pas évident qu’il reflète la réalité de votes exprimés par les citoyens. Les résultats annoncés sous l’œil vigilant des citoyens au dépouillement des urnes restent les seuls crédibles. Qui fera justice lorsqu’on sait qu’aussi bien les organes (bureaux de la CEI), les institutions (la territoriale, la justice, la police  que le médiateur William Swing (représentant le CIAT’, la MONUC ou le corps diplomatique) ne sont pas neutres. Tout résultat, qui serait en discordance sérieuse avec l’addition des résultats des urnes le jour même de l’exercice démocratique, devrait être contesté.

 On pourrait, toutefois, retenir qu’en suivant les chants de sirène, le peuple congolais s’est fait tromper. Il faudrait aussi retenir que lorsqu’on est engagé dans une lutte d’intêrêt commun, l’éthique suggère la solidarité et la reconnaissance du leadership, qu’il vaut mieux suivre sans se disperser.

 Marc Kapend

Politologue

 

 

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