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POUR LA DÉMOCRATIE
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IN MEMORIAM

Marcel Lihau: 1931 - 1999

Introduction

Professeur Marcel Lihau s'est éteint à l'aube du samedi 10 avril 1999 à Boston dans l'état du Massachusetts aux États-Unis.

Cet éminent professeur et grand homme fut mêlé à la gestation d'une grande partie des textes constitutionnels de notre pays. En plus de sa longue et fructueuse carrière universitaire, son apport fut considérable à la lutte pour l'avènement d'un État de droit moderne et démocratique au Congo. Son illustre nom est associé à l'action initiée par le groupe des Treize Parlementaires qui lancèrent la plus forte opposition politique interne que le régime dictatorial de Mobutu n'ait jamais connue jusque là. Cette action, d'un courage extrême, aboutira plus tard à la création de notre parti, l'Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS). Il en assura, pendant quelques années, la présidence jusqu'à l'établissement du Directoire collégial.

Nous conservons dans notre mémoire un souvenir doux et agréable de cet homme de grande valeur intellectuelle et morale. La circonstance de sa disparition est appropriée pour rappeler que Marcel Lihau fut un des rares politiciens congolais qui s'est fait remarqué par un sens élevé du devoir, d'honnêteté et d'intégrité morale.

Qui fut Marcel Lihau ? Quelle a été sa contribution au combat de l'UDPS ainsi qu'à la vie nationale ? Quels legs politiques nous laisse-t-il ? A travers les lignes qui suivent, nous allons tâcher de faire ressortir les éléments saillants de sa carrière pour rendre à juste titre hommage à ce grand personnage qui vient de nous quitter.

1. Biographie

Le professeur Marcel Lihau est né le 9 septembre 1931 à Monga dans le territoire de Bumba, province de l'Équateur.

Marcel Lihau fut l'époux de Sophie Kanza, dont il se sépara depuis la fin des années soixante-dix.

Il fit ses études secondaires au petit séminaire de Bolongo, tenu par les pères de Scheut. Au début de l'année scolaire 1955-1956, il se rend à Bruxelles pour y préparer les examens de Jury Central devant lui permettre d'accéder aux études universitaires en Belgique.

Il effectue des études de droit, de philosophie romane et d'économie à l'université de Louvain. Il fut durant la même période président des étudiants noirs du Congo et du Ruanda-Urundi en Belgique. Il habitait dans la famille de Theunissen, un ancien directeur de Radio-Leopoldville.

En sa qualité de président de l'Association Générale des Étudiants Congolais en Belgique (AGEC), il participe à la Table Ronde comme observateur représentant l'AGEC.

Marcel Lihau initia le Front Commun constitué par l'ensemble des délégués congolais à cette Table Ronde. Il fut membre de la Commission Vogel chargée de la préparation de la table ronde économique et participa à la Conférence Belgo-congolaise sur les problèmes économiques, financiers et sociaux.

D'avril à mai 1960, il participe à la table ronde économique à Bruxelles et fut dès octobre 1960 membre du groupe de travail constitué par cette table ronde.

De septembre à décembre 1960, il participe au Collège des Commissaires Généraux institué par Mobutu après son premier coup d'état en Septembre 1960. Il y occupe le poste de commissaire à la justice.

En novembre 1960, il accomplit une mission de contact et de conciliation à Elisabethville au plus fort de la sécession katangaise.

En février 1961, il fut Secrétaire d'État à la Justice dans le gouvernement Ileo. Il assuma à plusieurs reprises des responsabilités importantes en cette période difficile que fut l'année 1961. Il fut tour à tour porte-parole à la Conférence de réconciliation de Tananarive en mars 1961, Premier ministre intérimaire en avril - mai 1961 en remplacement de Joseph Ileo pendant la conférence de réconciliation nationale de Coquilatville, négociateur dans un groupe avec Cyrille Adoula et Jean Bolikango en juillet 1961 en vue d'un rapprochement entre les gouvernements de Léopoldville et de Stanleyville, et, enfin, président de la commission chargée par la Conférence de Coquilatville d'étudier le projet d'une constitution pour le Congo.

Ayant été appelé tôt à occuper des hautes responsabilités politiques du pays avant qu'il ne termine ses études, Marcel Lihau retourna à Louvain en 1962 où il paracheva brillamment son cursus en obtenant le grade de Docteur en Droit. Il fut ainsi l'un des tous premiers juristes de notre jeune nation et l'un des premiers docteurs en droit du Congo.

Professeur de droit constitutionnel à l'université Lovanium, Marcel Lihau participa dans les années soixante à quasiment toutes les entreprises de rédaction de la constitution devant remplacer la Loi Fondamentale provisoire de 1960.

Marcel Lihau a aussi collaboré à la rédaction de la première constitution de la deuxième république, dite constitution de 1967.

En 1971 il devint le tout premier Premier Président de la Cour Suprême de Justice du Congo et entra d'office, la même année, au Comité Exécutif du MPR.

Sa rupture avec l'autocrate Mobutu intervint en 1975, lorsqu'il refusa de condamner de manière indue des étudiants en grève. Il est alors renvoyé de son poste de professeur à l'université et, par le même coup, révoqué de la présidence de la Cour Suprême de Justice.

Après ses démêlées, suivra une longue traversée du désert au cours de laquelle Lihau dut se rendre compte du caractère tristement arbitraire et violent du régime de Mobutu.

Loin d'être abattu par le poids des événements, Marcel Lihau imprima à l'histoire un autre parcours : en 1982, il est membre co-fondateur de l'UDPS. Il apporte sans réserve son soutien aux treize parlementaires signataires d'un mémorandum mémorable contre Mobutu et partage toute leur misère d'exil interne, de brimades et de tortures.

Tout ce remue-ménage ne pouvait rester sans conséquences sur l'état de leur santé physique. Il dut partir en exil aux États-Unis en 1985 pour s'y faire soigner. En dépit de son état de santé et de son statut d'exilé, Lihau fera revivre l'UDPS pendant que ses collègues croupissaient dans les geôles de Mobutu. C'est seulement au début de 1990 qu'il retourna au Congo pour y participer au processus de démocratisation qui s'enclenchait sous la pression populaire.

Il resta au Congo pendant toute la période de la Conférence Nationale Souveraine, avant de repartir aux États-Unis, aidé par ses camarades de parti, afin de s'y faire soigner.

Gravement malade aux États-Unis, Mobutu en profita pour mettre en scène une de ses grandes comédies qui émaillent son parcours : il fit venir Lihau, fortement affecté par la maladie, au pays pour lui faire dire et jouer un rôle devant l'emmener à détruire ses vieux camarades de lutte et par ricochet, détruire sinon édulcorer, aussi son propre héritage politique. La plupart des figures de proue du Parti ne s'y trompèrent pas : ils fustigèrent Mobutu d'avoir voulu détruire la dignité d'un homme très malade. Son vieil ami Étienne Tshisekedi non plus ne s'y trompa point lorsqu'il déclara: " Mon frère Lihau est malade; on a voulu utiliser sa maladie".

2. Contribution au combat de l'UDPS

Le dictateur Mobutu aimait à nous ressasser à longueur de journées que, que nous le voulions ou non, nous étions membres de son M.P.R.; que l'État, c'était lui; ou encore que, de son vivant, il n'y aurait point d'autres chefs et partis au Congo. Malgré cela, un groupe de parlementaires courageux élus au suffrage universel en 1979 , lors des premières élections législatives organisées par les autorités du parti-État, le M.P.R., se réunirent en secret pour réfléchir sur la meilleure façon de secouer les fondements du régime mobutiste. Il ressortit de ces rencontres secrètes un document qui allait devenir célèbre sous le nom de "la Lettre des Treize". Elle fut ainsi appelée car seulement treize des protestataires réunis en secrètement eurent l'immense courage de la signer.

"La Lettre des Treize", qui est en fait un document de 52 pages, dressait avec acuité le plus virulent des réquisitoires jamais adressés au dictateur Mobutu. Son analyse était d'autant plus fouillée que les Treize connaissaient les mécanismes de fonctionnement du régime de l'intérieur.

Largement diffusée sous le manteau au sein de la population, "la Lettre des Treize" connut un succès énorme dans l'opinion publique congolaise et internationale.

Plusieurs mois après la parution de "la Lettre de Treize", un bon nombre de personnalités congolaises du monde universitaire rejoignit le mouvement des Treize. Parmi elles, le Professeur Lihau allait rapidement devenir une des figures phares de la contestation.

Le 15 février 1982, plusieurs autres personnalités issues de toutes les régions du Congo se joignirent au mouvement de protestation susmentionné et créèrent l'UDPS. A noter que ce fut une avant première dans les annales de l'ère mobutiste que de voir un autre parti naître et prendre forme à l'intérieur du pays, défiant ouvertement le pouvoir dictatorial. Plus grave encore paraissait aux yeux du pouvoir un fait, à notre avis anodin, qui est l'adhésion massive des fils et filles provenant de différents coins de notre vaste pays à ce nouveau parti. L'adhésion du professeur Lihau à l'UDPS fut particulièrement un choc pour Mobutu étant donné que c'était indubitablement une des figures les plus éminentes parmi les ressortissants de l'Equateur.

Il était inconcevable dans l'esprit étroitement tribal de Mobutu, dont le régime était essentiellement fondé sur une base ethnique, de voir Marcel Lihau, originaire de l'Équateur, faire partie d'une fronde mortelle pour son régime. Pour Mobutu qui se présentait en champion de l'unité nationale, et qui ne manquait de qualifier toute fronde contre son régime "de manoeuvre visant à replonger le pays dans le tribalisme", le caractère national de l'UDPS représentait un défi gigantesque. La présence de Lihau sur le devant de la scène dans l'UDPS lui enleva toute possibilité de recourir à son argument favori.

L'UDPS se manifesta rapidement sur la scène politique par des actions d'éclat. Ainsi Marcel Lihau, ensemble avec les autres ténors du parti à l'époque se présentèrent à un rendez-vous avec des parlementaires américains à l'hôtel Intercontinental de Kinshasa en août 1983 habillés en costumes et cravates, alors interdits par le régime. Une bagarre généralisée éclata avec les agents de sécurité de Mobutu qui surveillaient étroitement les entrées de l'hôtel pour empêcher tout contact avec la délégation américaine. Le rendez-vous avec ladite délégation n'eut pas lieu au vrai sens du mot ; mais les Américains ont pu, à cette occasion unique, assister de façon spectaculaire au déchaînement de la barbarie policière de Mobutu. Cela aura un grand effet à long terme dans la mesure où cet événement fut rapporté largement aux États Unis. Il contribua, par ailleurs, à ouvrir les yeux de l'Amérique sur "le monstre" qui était au pouvoir à Kinshasa et sur la réelle portée de la lutte de l'UDPS.

Suite à ce coup d'éclat, les principaux leaders de l'UDPS furent relégués dans des coins reculés de l'intérieur du pays. Lihau fut déporté dans sa zone d'origine à Bumba où il passa plus d'une année.

En 1985, décidé non seulement à anéantir une fois pour toute l'UDPS, mais surtout à assassiner ses fondateurs, Mobutu lança sa Brigade Spéciale Présidentielle à l'assaut des maisons de ses principaux leaders et de quelques militants trop en vue pour le goût du pouvoir. La manoeuvre pour assassiner les dirigeants de l'UDPS consistait à les éloigner de Kinshasa afin de les empoisoner subtilement par des produits à effet à retardement.

Le professeur Lihau tomba gravement malade à cette époque et dut être évacué vers les États-Unis.

Réfugié à Boston, après avoir vu sa demande d'asile refusée en Belgique, le professeur Lihau multiplia des initiatives politiques afin de palier à l'absence des autres leaders du parti. Certains d'entre eux étaient soit en relégation à l'intérieur du pays, soit avaient rejoint à nouveau le régime de Mobutu.

C'est grâce aux assises qu'il organisa en 1988 à l'Université de Harvard, près de Boston, qu'enfin l'UDPS fut ressuscitée à l'étranger alors que tout le monde croyait le parti mort et enterré par Mobutu. Au cours de ces assises, Frédéric Kibassa et Joseph Ngalula, qui avaient réintégré le MPR de Mobutu tout en utilisant le nom du parti pour justifier leur action au sein du régime, furent écartés de la direction politique du parti.

Le professeur Lihau ne rentra au pays qu'à la suite du discours de Mobutu du 24 avril 1990. En tant que président de l'UDPS, il pressa le dictateur de tenir sa promesse de procéder à des reformes en profondeur dans le pays. Bien plus, il mit les membres de l'UDPS en garde contre les roueries de Mobutu en leur demandant que ce dernier soit forcé d'accepter le principe d'une conférence nationale. Après mûre réflexion et une ample concertation, l'UDPS mit sur la table le projet d'une Conférence Nationale Souveraine (CNS).

3. Contribution à la vie nationale

Beaucoup de nos compatriotes sont généralement d'accord pour affirmer que Marcel Lihau a beaucoup travaillé à la CNS jusqu'à la limite du possible. Pour mieux saisir son immense contribution à ces assises, il est peut-être mieux d'apporter quelques éléments de détails afin d'élucider davantage son portrait dans le cadre de ses activités publiques.

S'il est deux domaines dans lesquels Marcel Lihau a excellé par son apport à la nation congolaise, c'est celui de l'enseignement universitaire et celui de la quête pour une constitution démocratique pour le pays. Nous nous limiterons au dernier domaine.

Propositions sur la structure du Congo indépendant

L'apport de Marcel Lihau en matière d'élaboration d'une structure constitutionnelle pour le Congo commence dès avant l'indépendance dans le cadre de sa participation à la Table Ronde Belgo-Congolaise en janvier et février 1960 en qualité de représentant de l'Association Générale des Étudiants Congolais de Belgique (AGEC). Marcel Lihau, alors étudiant en 3eme année de doctorat en droit et en 1ère licence en sciences économiques à l'université de Louvain, y présenta un document élaboré par l'AGEC intitulé "le Congo devant son indépendance".

Suite à son exposé, le président de la Table Ronde proposa la création de deux commissions dont la première s'occuperait des structures du futur État congolais et la deuxième du régime des élections et questions annexes. En outre, Lihau présenta au nom de l'AGEC un compte-rendu intitulé "l'organisation politique interne au Congo" où il était question d'un schéma entre l'unitarisme (l'État unitaire) et le fédéralisme(l'État fédéral) avec des applications au contexte politique du Congo de l'époque. Ce document est d'une importance vitale car, il reflète sans doute l'action et la clairvoyance future de Lihau. C'est pourquoi, il est utile que nous vous en présentions les grandes lignes.

Le document passe d'abord en revue les facteurs qui alors semblaient menacer l'unité du pays. Il s'agissait de "l'étendue du territoire, la bigarrure d'ethnies, l'inégalité dans les richesses naturelles, la différence des niveaux de développement... " (Dumont, p.233). Tous ces facteurs, soutient le document, plaident en faveur d'une "différentiation des solutions" à appliquer au problème des structures politiques adéquates pour le Congo indépendant. Eu égard à ces facteurs, le document préconise justement une telle solution différenciée: "L'organisation politique du Congo doit donc respecter un principe double: s'harmoniser avec les particularités locales; amener à une unité de direction permettant un développement rapide du pays. Nous écartons l'hypothèse d'une vraie Confédération ... . Ce régime parait trop fragile ... en raison du principe d'unanimité qu'elle postule .... Nous nous arrêtons donc aux seules hypothèses de l'unitarisme et du fédéralisme." (Ibidem).

La raison majeure qui joue en défaveur du confédéralisme est d'ordre politique: "Notre indépendance risque de ne rester que nominale, si face à des grands ensembles politiques en voie de formation dans le monde, l'Afrique centrale ne présente qu'une mosaïque de minuscules républiques, préoccupées avant tout de leurs petits antagonismes. (...) Les états faibles incitent les forts à provoquer chez eux la corruption, la subversion, voire à les conquérir économiquement et politiquement ... ." (Ibidem, p.232).

Comme on peut le voir clairement, ce passage est prémonitoire de bien de tentatives de déstabilisation du Congo qui se manifestent 40 ans plus tard de la part de ses voisins de l'Est. C'est la situation que nous vivons aujourd'hui d'une bipartition de fait du pays à cause de l'interférence de certains pays qui, profitant de la faiblesse aiguë du pays causée par le chaos provoqué par Mobutu, cherchent à nous coloniser politiquement.

Le document jauge les pour et contre de l'unitarisme et du fédéralisme avant de faire des recommandations précises et subtiles qui valent encore tout leur pesant d'or aujourd'hui: "... l'unitarisme peut répondre aux besoins actuels du Congo, s'il s'assortit d'une très large décentralisation. Mais le régime fédéral s'adapte aussi aux données du problème congolais. Il s'agira alors de doter l'État fédéral de compétences suffisantes de manière à maintenir la cohésion du pays." (Ibidem, p.238). Le texte s'achève par un avertissement sévère qui a pour but d'éviter au pays d'être une proie facile pour ses voisins: "Ce qui est menacé au Congo ce n'est pas tant l'autonomie des entités locales que l'unité et la cohésion du pays. Puissent nos Constituants se préoccuper de l'intérêt commun ... ."(Ibidem)

Ce besoin à la fois de subtilité et de précision se retrouveront durant toute la carrière de constitutionnaliste de Marcel Lihau. Ces ingrédients de recherche de la grandeur, de la cohésion et de l'intérêt commun au Congo continueront à caractériser son action dans les 40 années à venir.

Contribution à la recherche d'une constitution entre 1960 et 1964

Comme on l'a dit plus haut, c'est à la Table Ronde que commença la quête pour une constitution définitive pour le Congo. Comme document constitutionnel, la Table Ronde avait produit une Loi Fondamentale, document provisoire adopté pour le Congo par le parlement belge et devant servir de constitution jusqu'à l'élaboration d'une constitution définitive. La question constitutionnelle préoccupa les délégués aux tables rondes organisées successivement à Léopoldville (Lovanium), Tananarive, et Coquilatville sur la structure à mettre en place pour le pays. Ces rencontres sur ce thème spécifique produisirent différents textes qui durent être harmonisés après. Le gouvernement Ileo établit à Coquilatville une commission constitutionnelle qui fut dirigé par Marcel Lihau. Cette commission produisit un texte en continuité avec les idées contenues dans les recommandations de l'AGEC en 1960: L'accent y était mis sur l'importance de la cohésion nationale qui primait sur tout autre chose, tout en tenant compte des spécificités locales et régionales. (Young, p.312)

Il est à noter un fait significatif : l'absence du mot "fédéral" dans ce projet de constitution présidé par Marcel Lihau. Le projet pourtant, ressuscitera grosso modo 3 décennies plus tard en utilisant cette fois-ci le label "federal". Ceci montre que, par delà la valse des étiquettes, c'est le principe même de l'intégrité et de l'unité (dans la diversité) du Congo qui a le plus compté dans l'oeuvre constitutionnaliste de Marcel Lihau.

Le couronnement de toute la quête pour une constitution qui commença en 1960 fut la constitution dite de Luluabourg, élaborée du 10 janvier au 11 avril 1964 sous la direction d'une commission présidée par Joseph Ileo, à l'époque président du Sénat, assisté par Marcel Lihau qui en fait abattit le travail technique proprement dit.

4. Contribution à la CNS

Le professeur Lihau a, parmi les premiers, poussé l'UDPS à proposer l'idée d'une Conférence Nationale qui soit souveraine. La souveraineté de cette conférence était capitale pour empêcher au dictateur Mobutu de la manipuler. Il dirigea la commission constitutionnelle de la CNS. Comme déjà évoqué plus haut, de nombreux témoignages insistent sur le travail acharné qu'il a abattu à la tête de cette commission. D'aucuns sont d'avis que Marcel Lihau a laissé sa santé à la CNS: il y a travaillé jusqu'à l'épuisement complet de ses forces.

La constitution de la CNS hérite des idées constitutionnelles de Marcel Lihau datant de son document constitutionnel de la Table Ronde, à cette différence près que l'idée d'un fédéralisme réel ne fait plus peur au Lihau de 1991-93. Les articles 2 et 3 de la constitution de la CNS constituent une continuation du moto de la foi de Marcel Lihau en une constitution soucieuse de manière sourcilleuse d'unité nationale tout en respectant la diversité d'un État multiethnique comme le Congo.

5. Testament politique en guise de conclusion

Marcel Lihau fut très respecté. Il combattit pour un État de droit au Congo jusqu'au bout. Il fut, avec Etienne Tshisekedi, l'un des rares hommes d'envergure à n'avoir pas participé à la spoliation que Mobutu entreprit en 1973 sous le nom de "Zaïrianisation". Il refusa en tant que président de la Cour Suprême de Justice de cautionner une condamnation injuste des étudiants en 1975.

Ayant été pendant si longtemps présent sur la scène politique congolaise que nous lègue-t-il en guise de testament politique?

Premièrement, nous retenons de lui un sens aigu de l'unité du Congo dans sa diversité. Marcel Lihau a -- on l'a vu -- oeuvré en vue d'un texte constitutionnel qui préserve et renforce l'unité du Congo tout en en conservant une souplesse reflétant la riche diversité régionale et ethnique. Cet ensemble d'idées constitutionnelles forme un leitmotiv dans l'élaboration des différentes constitutions successives dont le pays s'est dotées.

Deuxièmement, nous lui sommes reconnaissants pour une carrière universitaire exemplaire qui a servi et épanoui beaucoup d'entre nous. Marcel Lihau a été parmi les tout premiers ressortissants des colonies belges à avoir bénéficié, avec Thomas Kanza, Mario Cardoso, Paul Mushiete, Martin Ngwete, Jean Nkondi, Justin Bomboko, et le Prince Louis Rwagasore pour ne citer que les plus connus, d'une chance exceptionnelle d'effectuer des études universitaires à l'époque où cela n'était pas encore possible au Congo. Il ne rata pas cette occasion qui s'offrait à lui de devenir un cadre valeureux. En tant que professeur à Lovanium, il a insufflé ses vues constitutionnelles à quantité d'étudiants en droit constitutionnel. Ceux-ci les véhiculent et les véhiculeront largement dans les années à venir pour le plus grand bonheur du Congo.

Troisièmement, il est un des co-fondateurs de l'UDPS. A ce titre, il nous lègue un grand parti populaire dont nous avons mission de protéger, de faire grandir et prospérer, pour que son sacrifice et ceux des autres ne soient vains.

Comme tout homme, Marcel Lihau a commis des erreurs dont certaines furent néfastes et incompréhensibles compte tenu de son intelligence et de son intégrité. Cependant, nonobstant ces moments de faiblesse, il a maintenu la lucidité pour ne pas porter atteinte à la salubrité du parti pour lequel il avait sacrifié de longues années parmi les plus actives de sa vie. Nous lui en saurons toujours gré. Et, à peser le pour et le contre de son action, la balance penche très largement du côté du pour.

Que ce souvenir de douceur, d'honnêteté et d'intégrité laissé par Marcel Lihau perdure à jamais !

Marcel Lihau, que la terre ancestrale de notre cher Congo te soit légère !



Benjamin Bajikijaie
Baudouin Botembe
Dr Pierre Mwamba Tshibangu
Sylvain Kalala
Willy Cilengi
Dr Jean-Pierre Diamani
Muela NKongolo
Dr Mashinda Tshibangu
Andre Kalonzo Ilunga
Iluju Kiringa
Alexy Kayembe
Ferdinand Kashama
Kazadi Mashika
Paul Balebela
Robert Faustin Kalala
Médard Batubenga
René Tshibuy Mulay
Zena Bula
Kabeya Mudi wa Mbuji
Ilunga Bukasa
Kadima Lutonga
Alexis Kabambi
Leon Mukendi
André Mpoyi
Jean Thierry Kabengele
Antoine Lutumba
Jean Kadima Schipa
Kadari Mwene Kabyana
Ngoyi Bukonda

Bibliographie

- Thomas R. Kanza, The rise and fall of Patrice Lumumba : conflict in the Congo ; Boston, G. K. Hall, 1979.
- Crawford Young, Introduction à la politique congolaise. Traduit de l'anglais par Paul Duchesne; Bruxelles, Centre de recherche et d'information socio-politiques, (C.R.I.S.P.), 1968.
- Georges Henri Dumont, La Table ronde belgo-congolaise, janvier-fevrier 1960; Paris, Editions universitaires, 1961.





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