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IN MEMORIAM
Marcel Lihau: 1931 - 1999
Introduction
Professeur Marcel Lihau s'est éteint à l'aube du samedi
10 avril 1999 à Boston dans l'état du Massachusetts aux États-Unis.
Cet éminent professeur et grand homme fut mêlé à la gestation
d'une grande partie des textes constitutionnels de notre pays. En plus
de sa longue et fructueuse carrière universitaire, son apport fut
considérable à la lutte pour l'avènement d'un État
de droit moderne et démocratique au Congo. Son illustre nom est
associé à l'action initiée par le groupe des Treize
Parlementaires qui lancèrent la plus forte opposition politique
interne que le régime dictatorial de Mobutu n'ait jamais connue
jusque là. Cette action, d'un courage extrême, aboutira plus
tard à la création de notre parti, l'Union pour la Démocratie
et le Progrès Social (UDPS). Il en assura, pendant quelques années,
la présidence jusqu'à l'établissement du Directoire
collégial.
Nous conservons dans notre mémoire un souvenir doux et agréable
de cet homme de grande valeur intellectuelle et morale. La circonstance
de sa disparition est appropriée pour rappeler que Marcel Lihau
fut un des rares politiciens congolais qui s'est fait remarqué par
un sens élevé du devoir, d'honnêteté et d'intégrité
morale.
Qui fut Marcel Lihau ? Quelle a été sa contribution au
combat de l'UDPS ainsi qu'à la vie nationale ? Quels legs politiques
nous laisse-t-il ? A travers les lignes qui suivent, nous allons tâcher
de faire ressortir les éléments saillants de sa carrière
pour rendre à juste titre hommage à ce grand personnage
qui vient de nous quitter.
1. Biographie
Le professeur Marcel Lihau est né le 9 septembre 1931 à
Monga dans le territoire de Bumba, province de l'Équateur.
Marcel Lihau fut l'époux de Sophie Kanza, dont il se
sépara depuis la fin des années soixante-dix.
Il fit ses études secondaires au petit séminaire de Bolongo,
tenu par les pères de Scheut. Au début de l'année scolaire 1955-1956,
il se rend à Bruxelles pour y préparer les examens de Jury Central
devant lui permettre d'accéder aux études universitaires en Belgique.
Il effectue des études de droit, de philosophie romane et d'économie
à l'université de Louvain. Il fut durant la même période
président des étudiants noirs du Congo et du Ruanda-Urundi
en Belgique. Il habitait dans la famille de Theunissen, un ancien directeur
de Radio-Leopoldville.
En sa qualité de président de l'Association Générale
des Étudiants Congolais en Belgique (AGEC), il participe à
la Table Ronde comme observateur représentant l'AGEC.
Marcel Lihau initia le Front Commun constitué par l'ensemble
des délégués congolais à cette Table Ronde.
Il fut membre de la Commission Vogel chargée de la préparation
de la table ronde économique et participa à la Conférence
Belgo-congolaise sur les problèmes économiques, financiers
et sociaux.
D'avril à mai 1960, il participe à la table ronde économique
à Bruxelles et fut dès octobre 1960 membre du groupe de travail
constitué par cette table ronde.
De septembre à décembre 1960, il participe au Collège
des Commissaires Généraux institué par Mobutu après
son premier coup d'état en Septembre 1960. Il y occupe le poste de commissaire
à la justice.
En novembre 1960, il accomplit une mission de contact et de conciliation
à Elisabethville au plus fort de la sécession katangaise.
En février 1961, il fut Secrétaire d'État à
la Justice dans le gouvernement Ileo. Il assuma à plusieurs reprises
des responsabilités importantes en cette période difficile
que fut l'année 1961. Il fut tour à tour porte-parole à
la Conférence de réconciliation de Tananarive en mars 1961,
Premier ministre intérimaire en avril - mai 1961 en remplacement
de Joseph Ileo pendant la conférence de réconciliation nationale
de Coquilatville, négociateur dans un groupe avec Cyrille Adoula
et Jean Bolikango en juillet 1961 en vue d'un rapprochement entre les gouvernements
de Léopoldville et de Stanleyville, et, enfin, président de
la commission chargée par la Conférence de Coquilatville
d'étudier le projet d'une constitution pour le Congo.
Ayant été appelé tôt à occuper des
hautes responsabilités politiques du pays avant qu'il ne termine
ses études, Marcel Lihau retourna à Louvain en 1962 où
il paracheva brillamment son cursus en obtenant le grade de Docteur en
Droit. Il fut ainsi l'un des tous premiers juristes de notre jeune nation
et l'un des premiers docteurs en droit du Congo.
Professeur de droit constitutionnel à l'université Lovanium,
Marcel Lihau participa dans les années soixante à quasiment
toutes les entreprises de rédaction de la constitution devant remplacer
la Loi Fondamentale provisoire de 1960.
Marcel Lihau a aussi collaboré à la rédaction de
la première constitution de la deuxième république, dite
constitution de 1967.
En 1971 il devint le tout premier Premier Président de la Cour Suprême
de Justice du Congo et entra d'office, la même année, au Comité
Exécutif du MPR.
Sa rupture avec l'autocrate Mobutu intervint en 1975, lorsqu'il refusa
de condamner de manière indue des étudiants en grève.
Il est alors renvoyé de son poste de professeur à l'université
et, par le même coup, révoqué de la présidence
de la Cour Suprême de Justice.
Après ses démêlées, suivra une longue traversée
du désert au cours de laquelle Lihau dut se rendre compte du caractère
tristement arbitraire et violent du régime de Mobutu.
Loin d'être abattu par le poids des événements,
Marcel Lihau imprima à l'histoire un autre parcours : en 1982,
il est membre co-fondateur de l'UDPS. Il apporte sans réserve son
soutien aux treize parlementaires signataires d'un mémorandum mémorable
contre Mobutu et partage toute leur misère d'exil interne, de brimades
et de tortures.
Tout ce remue-ménage ne pouvait rester sans conséquences
sur l'état de leur santé physique. Il dut partir en exil
aux États-Unis en 1985 pour s'y faire soigner. En dépit de
son état de santé et de son statut d'exilé, Lihau
fera revivre l'UDPS pendant que ses collègues croupissaient dans
les geôles de Mobutu. C'est seulement au début de 1990 qu'il
retourna au Congo pour y participer au processus de démocratisation
qui s'enclenchait sous la pression populaire.
Il resta au Congo pendant toute la période de la Conférence
Nationale Souveraine, avant de repartir aux États-Unis, aidé
par ses camarades de parti, afin de s'y faire soigner.
Gravement malade aux États-Unis, Mobutu en profita pour mettre
en scène une de ses grandes comédies qui émaillent
son parcours : il fit venir Lihau, fortement affecté par la maladie,
au pays pour lui faire dire et jouer un rôle devant l'emmener à
détruire ses vieux camarades de lutte et par ricochet, détruire
sinon édulcorer, aussi son propre héritage politique. La
plupart des figures de proue du Parti ne s'y trompèrent pas : ils
fustigèrent Mobutu d'avoir voulu détruire la dignité
d'un homme très malade. Son vieil ami Étienne Tshisekedi
non plus ne s'y trompa point lorsqu'il déclara: " Mon frère
Lihau est malade; on a voulu utiliser sa maladie".
2. Contribution au combat de l'UDPS
Le dictateur Mobutu aimait à nous ressasser à longueur de journées que,
que nous le voulions ou non, nous étions membres de son M.P.R.; que l'État,
c'était lui; ou encore que, de son vivant, il n'y aurait point d'autres chefs et
partis au Congo. Malgré cela, un groupe de parlementaires courageux élus au
suffrage universel en 1979 , lors des premières élections législatives
organisées par les autorités du parti-État, le M.P.R., se réunirent en
secret pour réfléchir sur la meilleure façon de secouer les fondements du
régime mobutiste. Il ressortit de ces rencontres secrètes un document qui
allait devenir célèbre sous le nom de "la Lettre des
Treize". Elle fut ainsi appelée car seulement treize des protestataires
réunis en secrètement eurent l'immense courage de la signer.
"La Lettre des Treize", qui est en fait un document de 52
pages, dressait avec acuité le plus virulent des réquisitoires
jamais adressés au dictateur Mobutu. Son analyse était d'autant
plus fouillée que les Treize connaissaient les mécanismes
de fonctionnement du régime de l'intérieur.
Largement diffusée sous le manteau au sein de la population,
"la Lettre des Treize" connut un succès énorme
dans l'opinion publique congolaise et internationale.
Plusieurs mois après la parution de "la Lettre de Treize",
un bon nombre de personnalités congolaises du monde universitaire
rejoignit le mouvement des Treize. Parmi elles, le Professeur Lihau allait
rapidement devenir une des figures phares de la contestation.
Le 15 février 1982, plusieurs autres personnalités issues
de toutes les régions du Congo se joignirent au mouvement de protestation
susmentionné et créèrent l'UDPS. A noter que ce
fut une avant première dans les annales de l'ère mobutiste
que de voir un autre parti naître et prendre forme à l'intérieur
du pays, défiant ouvertement le pouvoir dictatorial. Plus grave
encore paraissait aux yeux du pouvoir un fait, à notre avis
anodin, qui est l'adhésion massive des fils et filles
provenant de différents coins de notre vaste pays à ce nouveau
parti. L'adhésion du professeur Lihau à l'UDPS fut
particulièrement un choc pour Mobutu étant donné que
c'était indubitablement une des figures les plus éminentes parmi
les ressortissants de l'Equateur.
Il était inconcevable dans l'esprit étroitement tribal
de Mobutu, dont le régime était essentiellement fondé
sur une base ethnique, de voir Marcel Lihau, originaire de l'Équateur,
faire partie d'une fronde mortelle pour son régime.
Pour Mobutu qui se présentait en champion de l'unité nationale,
et qui ne manquait de qualifier toute fronde contre son régime "de
manoeuvre visant à replonger le pays dans le tribalisme", le
caractère national de l'UDPS représentait un défi
gigantesque. La présence de Lihau sur le devant de la scène
dans l'UDPS lui enleva toute possibilité de recourir à son
argument favori.
L'UDPS se manifesta rapidement sur la scène politique par des
actions d'éclat. Ainsi Marcel Lihau, ensemble avec les autres ténors
du parti à l'époque se présentèrent à
un rendez-vous avec des parlementaires américains à l'hôtel
Intercontinental de Kinshasa en août 1983 habillés en costumes
et cravates, alors interdits par le régime. Une bagarre généralisée
éclata avec les agents de sécurité de Mobutu qui surveillaient
étroitement les entrées de l'hôtel pour empêcher
tout contact avec la délégation américaine. Le rendez-vous
avec ladite délégation n'eut pas lieu au vrai
sens du mot ; mais les Américains ont pu, à cette occasion
unique, assister de façon spectaculaire au déchaînement
de la barbarie policière de Mobutu. Cela aura un grand effet à
long terme dans la mesure où cet événement fut rapporté
largement aux États Unis. Il contribua, par ailleurs, à ouvrir
les yeux de l'Amérique sur "le monstre" qui était
au pouvoir à Kinshasa et sur la réelle portée de la
lutte de l'UDPS.
Suite à ce coup d'éclat, les principaux leaders de l'UDPS
furent relégués dans des coins reculés de l'intérieur
du pays. Lihau fut déporté dans sa zone d'origine à
Bumba où il passa plus d'une année.
En 1985, décidé non seulement à anéantir
une fois pour toute l'UDPS, mais surtout à assassiner ses fondateurs,
Mobutu lança sa Brigade Spéciale Présidentielle à
l'assaut des maisons de ses principaux leaders et de quelques militants
trop en vue pour le goût du pouvoir. La manoeuvre pour assassiner les
dirigeants de l'UDPS consistait à les éloigner de Kinshasa
afin de les empoisoner subtilement par des produits à effet à retardement.
Le professeur Lihau tomba gravement malade à cette époque
et dut être évacué vers les États-Unis.
Réfugié à Boston, après avoir vu sa demande
d'asile refusée en Belgique, le professeur Lihau multiplia des initiatives
politiques afin de palier à l'absence des autres leaders du parti.
Certains d'entre eux étaient soit en relégation à
l'intérieur du pays, soit avaient rejoint à nouveau le régime
de Mobutu.
C'est grâce aux assises qu'il organisa en 1988 à l'Université de
Harvard, près de Boston, qu'enfin l'UDPS fut ressuscitée à
l'étranger alors que tout le monde croyait le parti mort et enterré
par Mobutu. Au cours de ces assises, Frédéric Kibassa et Joseph Ngalula,
qui avaient réintégré le MPR de Mobutu tout en utilisant le nom
du parti pour justifier leur action au sein du régime, furent écartés
de la direction politique du parti.
Le professeur Lihau ne rentra au pays qu'à la suite du discours
de Mobutu du 24 avril 1990. En tant que président de l'UDPS, il
pressa le dictateur de tenir sa promesse de procéder à des
reformes en profondeur dans le pays. Bien plus, il mit les membres de l'UDPS
en garde contre les roueries de Mobutu en leur demandant que ce dernier
soit forcé d'accepter le principe d'une conférence nationale.
Après mûre réflexion et une ample concertation, l'UDPS mit
sur la table le projet d'une Conférence Nationale Souveraine (CNS).
3. Contribution à la vie nationale
Beaucoup de nos compatriotes sont généralement d'accord
pour affirmer que Marcel Lihau a beaucoup travaillé à la CNS jusqu'à
la limite du possible. Pour mieux saisir son immense contribution à ces assises,
il est peut-être mieux d'apporter quelques éléments
de détails afin d'élucider davantage son portrait dans le
cadre de ses activités publiques.
S'il est deux domaines dans lesquels Marcel Lihau a excellé par
son apport à la nation congolaise, c'est celui de l'enseignement
universitaire et celui de la quête pour une constitution démocratique
pour le pays. Nous nous limiterons au dernier domaine.
Propositions sur la structure du Congo indépendant
L'apport de Marcel Lihau en matière d'élaboration d'une
structure constitutionnelle pour le Congo commence dès avant l'indépendance
dans le cadre de sa participation à la Table Ronde Belgo-Congolaise
en janvier et février 1960 en qualité de représentant
de l'Association Générale des Étudiants Congolais
de Belgique (AGEC). Marcel Lihau, alors étudiant en 3eme année
de doctorat en droit et en 1ère licence en sciences économiques
à l'université de Louvain, y présenta un document
élaboré par l'AGEC intitulé "le Congo devant son
indépendance".
Suite à son exposé, le président de la Table Ronde
proposa la création de deux commissions dont la première
s'occuperait des structures du futur État congolais et la deuxième
du régime des élections et questions annexes. En outre, Lihau
présenta au nom de l'AGEC un compte-rendu intitulé "l'organisation
politique interne au Congo" où il était question d'un
schéma entre l'unitarisme (l'État unitaire) et le
fédéralisme(l'État fédéral)
avec des applications au contexte politique du Congo
de l'époque. Ce document est d'une importance vitale car, il reflète
sans doute l'action et la clairvoyance future de Lihau. C'est pourquoi,
il est utile que nous vous en présentions les grandes lignes.
Le document passe d'abord en revue les facteurs qui alors semblaient
menacer l'unité du pays. Il s'agissait de "l'étendue
du territoire, la bigarrure d'ethnies, l'inégalité dans les
richesses naturelles, la différence des niveaux de développement...
" (Dumont, p.233). Tous ces facteurs, soutient le document, plaident
en faveur d'une "différentiation des solutions" à
appliquer au problème des structures politiques adéquates
pour le Congo indépendant. Eu égard à ces facteurs,
le document préconise justement une telle solution différenciée:
"L'organisation politique du Congo doit donc respecter un principe
double: s'harmoniser avec les particularités locales; amener à
une unité de direction permettant un développement rapide
du pays. Nous écartons l'hypothèse d'une vraie Confédération
... . Ce régime parait trop fragile ... en raison du principe d'unanimité
qu'elle postule .... Nous nous arrêtons donc aux seules hypothèses
de l'unitarisme et du fédéralisme." (Ibidem).
La raison majeure qui joue en défaveur du confédéralisme
est d'ordre politique: "Notre indépendance risque de ne rester
que nominale, si face à des grands ensembles politiques en voie
de formation dans le monde, l'Afrique centrale ne présente qu'une
mosaïque de minuscules républiques, préoccupées
avant tout de leurs petits antagonismes. (...) Les états faibles
incitent les forts à provoquer chez eux la corruption, la subversion,
voire à les conquérir économiquement et politiquement
... ." (Ibidem, p.232).
Comme on peut le voir clairement, ce passage est prémonitoire
de bien de tentatives de déstabilisation du Congo qui se manifestent
40 ans plus tard de la part de ses voisins de l'Est. C'est la situation
que nous vivons aujourd'hui d'une bipartition de fait du pays à
cause de l'interférence de certains pays qui, profitant de la faiblesse
aiguë du pays causée par le chaos provoqué par Mobutu,
cherchent à nous coloniser politiquement.
Le document jauge les pour et contre de l'unitarisme et du fédéralisme
avant de faire des recommandations précises et subtiles qui valent
encore tout leur pesant d'or aujourd'hui: "... l'unitarisme peut répondre
aux besoins actuels du Congo, s'il s'assortit d'une très large décentralisation.
Mais le régime fédéral s'adapte aussi aux données
du problème congolais. Il s'agira alors de doter l'État fédéral
de compétences suffisantes de manière à maintenir
la cohésion du pays." (Ibidem, p.238). Le texte s'achève
par un avertissement sévère qui a pour but d'éviter
au pays d'être une proie facile pour ses voisins: "Ce qui est
menacé au Congo ce n'est pas tant l'autonomie des entités
locales que l'unité et la cohésion du pays. Puissent nos
Constituants se préoccuper de l'intérêt commun ...
."(Ibidem)
Ce besoin à la fois de subtilité et de précision
se retrouveront durant toute la carrière de constitutionnaliste
de Marcel Lihau. Ces ingrédients de recherche de la grandeur, de
la cohésion et de l'intérêt commun au Congo continueront
à caractériser son action dans les 40 années à
venir.
Contribution à la recherche d'une constitution entre 1960 et 1964
Comme on l'a dit plus haut, c'est à la Table Ronde que commença
la quête pour une constitution définitive pour le Congo. Comme
document constitutionnel, la Table Ronde avait produit une Loi Fondamentale,
document provisoire adopté pour le Congo par le parlement belge
et devant servir de constitution jusqu'à l'élaboration d'une
constitution définitive. La question constitutionnelle préoccupa
les délégués aux tables rondes organisées successivement
à Léopoldville (Lovanium), Tananarive, et Coquilatville sur
la structure à mettre en place pour le pays. Ces rencontres sur
ce thème spécifique produisirent différents textes
qui durent être harmonisés après. Le gouvernement Ileo
établit à Coquilatville une commission constitutionnelle
qui fut dirigé par Marcel Lihau. Cette commission produisit un texte
en continuité avec les idées contenues dans les recommandations
de l'AGEC en 1960: L'accent y était mis sur l'importance de la cohésion
nationale qui primait sur tout autre chose, tout en tenant compte des
spécificités locales et régionales. (Young, p.312)
Il est à noter un fait significatif : l'absence du mot
"fédéral"
dans ce projet de constitution présidé par Marcel Lihau.
Le projet pourtant, ressuscitera grosso modo 3 décennies plus tard
en utilisant cette fois-ci le label "federal". Ceci montre que,
par delà la valse des étiquettes, c'est le principe même
de l'intégrité et de l'unité (dans la diversité)
du Congo qui a le plus compté dans l'oeuvre constitutionnaliste de
Marcel Lihau.
Le couronnement de toute la quête pour une constitution qui commença
en 1960 fut la constitution dite de Luluabourg, élaborée
du 10 janvier au 11 avril 1964 sous la direction d'une commission présidée
par Joseph Ileo, à l'époque président du Sénat,
assisté par Marcel Lihau qui en fait abattit le travail technique
proprement dit.
4. Contribution à la CNS
Le professeur Lihau a, parmi les premiers, poussé l'UDPS à
proposer l'idée d'une Conférence Nationale qui soit souveraine.
La souveraineté de cette conférence était capitale
pour empêcher au dictateur Mobutu de la manipuler. Il dirigea la
commission constitutionnelle de la CNS. Comme déjà évoqué
plus haut, de nombreux témoignages insistent sur le travail acharné
qu'il a abattu à la tête de cette commission. D'aucuns sont
d'avis que Marcel Lihau a laissé sa santé à la CNS:
il y a travaillé jusqu'à l'épuisement complet de ses forces.
La constitution de la CNS hérite des idées constitutionnelles
de Marcel Lihau datant de son document constitutionnel de la Table Ronde,
à cette différence près que l'idée d'un fédéralisme
réel ne fait plus peur au Lihau de 1991-93. Les articles 2 et 3
de la constitution de la CNS constituent une continuation du moto de la
foi de Marcel Lihau en une constitution soucieuse de manière sourcilleuse
d'unité nationale tout en respectant la diversité d'un État
multiethnique comme le Congo.
5. Testament politique en guise de conclusion
Marcel Lihau fut très respecté. Il combattit pour un État
de droit au Congo jusqu'au bout. Il fut, avec Etienne Tshisekedi, l'un
des rares hommes d'envergure à n'avoir pas participé à
la spoliation que Mobutu entreprit en 1973 sous le nom de "Zaïrianisation".
Il refusa en tant que président de la Cour Suprême de Justice
de cautionner une condamnation injuste des étudiants en 1975.
Ayant été pendant si longtemps présent sur la scène
politique congolaise que nous lègue-t-il en guise de testament politique?
Premièrement, nous retenons de lui un sens aigu de l'unité
du Congo dans sa diversité. Marcel Lihau a -- on l'a vu -- oeuvré
en vue d'un texte constitutionnel qui préserve et renforce l'unité
du Congo tout en en conservant une souplesse reflétant la riche
diversité régionale et ethnique. Cet ensemble d'idées
constitutionnelles forme un leitmotiv dans l'élaboration des différentes
constitutions successives dont le pays s'est dotées.
Deuxièmement, nous lui sommes reconnaissants pour une carrière
universitaire exemplaire qui a servi et épanoui beaucoup d'entre
nous. Marcel Lihau a été parmi les tout premiers ressortissants
des colonies belges à avoir bénéficié, avec
Thomas Kanza, Mario Cardoso, Paul Mushiete, Martin Ngwete, Jean Nkondi,
Justin Bomboko, et le Prince Louis Rwagasore pour ne citer que les plus
connus, d'une chance exceptionnelle d'effectuer des études universitaires
à l'époque où cela n'était pas encore possible au
Congo. Il ne rata pas cette occasion qui s'offrait à lui de devenir
un cadre valeureux. En tant que professeur à Lovanium, il a insufflé
ses vues constitutionnelles à quantité d'étudiants
en droit constitutionnel. Ceux-ci les véhiculent et les véhiculeront
largement dans les années à venir pour le plus grand bonheur
du Congo.
Troisièmement, il est un des co-fondateurs de l'UDPS. A ce titre,
il nous lègue un grand parti populaire dont nous avons mission de
protéger, de faire grandir et prospérer, pour que son sacrifice
et ceux des autres ne soient vains.
Comme tout homme, Marcel Lihau a commis des erreurs dont certaines furent
néfastes et incompréhensibles compte tenu de son intelligence
et de son intégrité. Cependant, nonobstant ces moments de
faiblesse, il a maintenu la lucidité pour ne pas porter atteinte
à la salubrité du parti pour lequel il avait sacrifié
de longues années parmi les plus actives de sa vie. Nous lui en
saurons toujours gré. Et, à peser le pour et le contre de
son action, la balance penche très largement du côté
du pour.
Que ce souvenir de douceur, d'honnêteté et d'intégrité
laissé par Marcel Lihau perdure à jamais !
Marcel Lihau, que la terre ancestrale de notre cher Congo te soit légère !
Benjamin Bajikijaie
Baudouin Botembe
Dr Pierre Mwamba Tshibangu
Sylvain Kalala
Willy Cilengi
Dr Jean-Pierre Diamani
Muela NKongolo
Dr Mashinda Tshibangu
Andre Kalonzo Ilunga
Iluju Kiringa
Alexy Kayembe
Ferdinand Kashama
Kazadi Mashika
Paul Balebela
Robert Faustin Kalala
Médard Batubenga
René Tshibuy Mulay
Zena Bula
Kabeya Mudi wa Mbuji
Ilunga Bukasa
Kadima Lutonga
Alexis Kabambi
Leon Mukendi
André Mpoyi
Jean Thierry Kabengele
Antoine Lutumba
Jean Kadima Schipa
Kadari Mwene Kabyana
Ngoyi Bukonda
Bibliographie
- Thomas R. Kanza, The rise and fall of Patrice Lumumba : conflict
in the Congo ; Boston, G. K. Hall, 1979.
- Crawford Young, Introduction à la politique congolaise. Traduit
de l'anglais par Paul Duchesne; Bruxelles, Centre de recherche et d'information
socio-politiques, (C.R.I.S.P.), 1968.
- Georges Henri Dumont, La Table ronde belgo-congolaise, janvier-fevrier
1960; Paris, Editions universitaires, 1961.
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