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 Les événements des 20,21 et 22 analysés par Kä Mana

Par Le Potentiel

Depuis le début du processus qui a conduit au premier tour des élections présidentielles et législatives dans notre pays, je me suis efforcé, dans une série d’articles, de montrer pourquoi la conception guerrière de la démocratie et du vote, telle qu’elle domine nos mentalités aujourd’hui, ne peut conduire la nation qu’à des haines irrémédiables et à des déchirures insurmontables. J’ai aussi insisté à tout moment sur le fait que des acteurs politiques venus au pouvoir par les armes ou contestant le pouvoir en place de manière violente ne pouvaient pas se transformer comme par enchantement en démocrates respectueux du droit et du choix de notre peuple.

A peine les résultats du premier tour connus, voilà que les événements me donnent raison. Les masques sont vite tombés. Les armes ont tonné. Le sang a coulé. Les protagonistes qui doivent se retrouver au deuxième tour du scrutin se lancent déjà dans des batailles rangées. L’illusion dont ils nous berçaient pour le respect des règles du jeu électoral se dissipe et le pays se trouve soudain devant l’avenir dont il a peur : le spectre de la guerre civile et de l’implosion dans le chaos.

Nous savons désormais que ceux qui se sont emparés du pouvoir à la suite de l’invasion de la RDC par le Rwanda veulent à tout pris conserver par les armes ce qu’ils ont conquis par les armes. Ils ne vont aux élections que dans la perspective d’une légitimité dont la vraie garantie ne pourra être que celle de la force brute : l’écrasement guerrier de leurs adversaires politiques qu’ils considèrent comme des ennemis irréductibles. Pour eux, le pouvoir sera toujours au bout du fusil et la démocratie, avec ses élections, n’est qu’une manière de donner raison au fusil.

Face au moindre risque de voir le pouvoir leur échapper par les urnes, ils se recroquevillent sur leur seule source de légitimité : la violence pure et la guerre comme un de leurs beaux arts politiques.

Ce que le premier tour de l’élection présidentielle a révélé, c’est justement le risque que court le camp présidentiel actuel d’être battu en octobre prochain, malgré ses 44,81% de voix. Ce camp avait tout misé sur une victoire au premier tour. Il avait mobilisé toutes ses troupes pour cette victoire. Les résultats ont montré que la mouvance présidentielle n’est pas majoritaire dans le pays et qu’une bonne organisation et une mobilisation cohérente de l’opposition peuvent la faire descendre du trône qu’elle croit être son butin éternel de guerre. On comprend pourquoi elle panique et prend l’irresponsable décision d’éliminer par les armes celui qui représente désormais la menace réelle, Jean-Pierre Bemba. Quand She Okitundu, dans une réponse irréfléchie à un journaliste de RFI, déclare que le président de la République n’est pas responsable de l’attaque du domicile de Bemba ; quand il affirme que cette attaque a été une réponse à des provocations venues de la milice du MLC, il délire dans le vide et montre à quel point la folie s’est emparée de son camp. Il semble ne pas comprendre qu’en démocratie, une garde prétorienne ne réagit pas à des provocations par des tentatives d’assassinat d’un autre candidat à l’élection présidentielle. Lorsqu’elle réagit de cette manière, on doit se demander si nous sommes encore dans un processus démocratique ou si nous ne sommes pas devant un pouvoir devenu criminel. Un pouvoir capable de programmer froidement un assassinat et de se discréditer automatiquement ainsi aux yeux de tous ceux et toutes celles qui croient en la démocratie. Dans le contexte d’un Etat de droit, où le droit aurait prévalu sur la force brute et la violence destructrice, l’attaque du domicile du président du MLC par la garde prétorienne de Joseph Kabila aurait entraîné tout de suite une saisine des tribunaux et une interpellation du parlement pour un processus d’empeachment. Dans la mesure où l’acte criminel de la garde présidentielle a été étalé aux yeux des ambassadeurs de la communauté internationale qui ont toujours soutenu le pouvoir de Kabila sous le fallacieux prétexte que le président sortant est le seul garant de la paix, le massage du camp présidentiel à ses soutiens internationaux est clair. On a voulu leur faire comprendre, du côté de Kabila, qu’on n’apprécie pas le jeu par lequel les élections qui devraient se clore au premier tour conduisent à un deuxième tour aléatoire pour le président. On exprime ainsi un doute sur les garanties que la communauté internationale avaient données à Joseph Kabila et on réagit par la force. Le discours des armes de la garde présidentielle est celui-ci : « Nous avons les moyens de nous maintenir au pouvoir par les armes si jamais les urnes nous sont défavorables. Nous somme une armée de près de quinze mille hommes et nous avons tous les atouts pour éliminer un potentiel vainqueur des élections, surtout si c’est Jean-Pierre Bemba dont nous pensions qu’il est la bête noire des chancelleries et des pouvoirs politiques en Occident ». Mais le discours est aussi adressé au peuple congolais dont plus de 60% d’électeurs ne se sont pas prononcés au vote en faveur du président sortant. On nous dit clairement : « Elections ou pas, c’est Kabila ou le chaos. Vous avez intérêt à vous ranger dans le camp du président parce que c’est le camp actuel de la force, de la puissance, de la violence et du pouvoir. Un autre choix est impensable, tenez-le pour dit. »

Il faut prendre ce message au sérieux et ne pas s’en tenir, comme la communauté internationale et l’Eglise catholique du pays, à des appels iréniques pour un dialogue entre Bemba et Kabila. De tels appels ne sont fructueux que lorsqu’on se trouve face à des personnes de bonne foi qui veulent ensemble le bonheur du pays et le bien-être de leurs populations. Nous savons que ces deux personnalités n’ont aucune bonne volonté l’une à l’égard de l’autre. Jusqu’ici, la tendance était de croire que de ces deux hommes, Bemba était le plus agressif, le plus belliqueux, le plus impulsif et le plus tenté par un pouvoir de type despotique. Les événements de ces derniers jours nous ont révélé un Joseph Kabila plus dangereux et plus destructueur que Bemba. Nous découvrons un président capable de programmer froidement l’élimination physique de son concurrent en présence des représentants de la communauté internationale, sans scrupules, sans états d’âmes, en faisant semblant de vivre dans le farniente de Lubumbashi pendant que Kinshasa est à feu et à sang. Un président qui s’empressera bientôt de mobiliser son réseau de journalistes dévoués à l’échelle internationale, qui écriront dans les prochains jours d’étincelants et lamentables articles pour nous prouver, a+b et noir sur blanc, que Joseph Kabila a été victime d’une provocation de la part du MLC et que sa garde a réagi en état de légitime défense. Un mensonge de plus qui ne fera qu’alourdir le dossier d’une tentative d’assassinat que, nous devrions tous et toutes reprouver.

Depuis le début de la campagne électorale, j’ai émis de sérieux doutes sur la fécondité des élections qui se préparaient. Je savais que l’engouement de nos populations pour se rendre aux urnes était un malentendu et que nous nous aveuglions tous et toutes devant les intentions réelles des politiciens. En réalité, le camp présidentiel n’est allé aux élections que dans la seule et unique perspective de les gagner, avec l’espoir secret d’en finir, une fois pour toutes, avec Jean-Pierre Bemba grâce à la légitimité des urnes, et de l’arrêter une fois les élections terminées pour le livrer au tribunal international aux Pays-Bas. Malheureusement pour les stratèges du Pprd, et contrairement à leurs prévisions, le chef du MLC a mené une campagne électorale intelligente et dynamique, qui a désarçonné ses adversaires et l’a placé maintenant en position d’alternative crédible, comme un personnage clé pour l’Etat congolais. Avec ses 20% du premier tour face à un président qui a épuisé sa réserve électorale plafonnee à 44,81%, Bemba devient un concurrent sérieux qu’il faut éliminer politiquement, par l’assassinat, s’il le faut.

Au fond, le camp présidentiel avait sous-estimé la force de taureau et de buffle politique du candidat du Renamo. Il avait cru qu’avec 33 candidats aux élections présidentielles, un soutien sans failles de la communauté internationale, un trésor de guerre de plus de 45 millions de dollars et une abstention massive des forces de l’Udps, la victoire était certaine dès le premier tour. V. Kamehre claironnait partout sa confiance et sa certitude, grâce à des calculs fallacieux et à des sondages intéressés dont son parti a nourri, bercé et illusionné le président sortant durant toute la campagne.

Maintenant que l’objectif n’est pas atteint et qu’il faut coûte que coûte l’emporter par tous les moyens nécessaires au deuxième tour, le camp présidentiel se lance dans des batailles d’intimidation et dans la logique du chaos. D’où le message à la communauté internationale : « Nous ou la guerre civile. » D’où également le message au pays : « Nous ou le chaos. ».Je crains que les mois qui nous séparent du deuxième tour du scrutin ne soient consacrés entièrement à cette stratégie du désordre entretenu, avec des provocations permanentes à l’égard de Bemba que l’on va pousser à la faute soit pour l’assassiner tranquillement, soit pour lui faire endosser le poids de l’échec des élections. Je suis convaincu que l’attaque du domicile du candidat du Renamo n’est qu’une première phase d’une stratégie globale dont il faut que la nation et la communauté internationale prennent vite conscience, si nous voulons que le processus électoral aboutisse à la paix.

Je n’ai pas soutenu Jean-Pierre Bemba tout au long du processus électoral. J’ai à plusieurs reprises émis des réserves sur sa personnalité brutales et agressive. J’ai toujours refusé son pragmatisme mobutiste, son despotisme massif et sa vision purement gladiatoriale des réalités politiques. Je ne cesserai jamais de lui reprocher sa gestion de la rébellion dans la province de l’Equateur et son attitude arrogante et méprisante face aux populations en désarroi. Je ne peux cependant pas accepter que, face au verdict des urnes qui le placent en posture de devenir notre futur président, il soit physiquement éliminé par un camp dont la vision , l’exercice et la pratique du pouvoir ne se révèlent pas meilleures que les siennes.

Il faut que le processus électoral se poursuive comme dans toute démocratie digne de foi, que la campagne pour le deuxième tout s’orchestre de manière crédible et que notre peuple décide de son destin en toute souveraineté. Quel que soit celui que le peuple choisira entre Kabila et Bemba, je sais pour ma part que la seule posture qui sera la mienne est de m’engager dans l’opposition à ce pouvoir pour que celui-ci ne devienne pas une dictature incompétente et destructrice, comme toutes les dictateurs qui ont été aux rênes de la nation jusqu’ici.

Je n’ai pas soutenu non plus Joseph Kabila tout au long de la campagne électorale et l’on m’a souvent demandé pourquoi je ne l’ai pas fait alors que la personnalité du président sortant semble moins belliqueuse, moins brutale, plus conciliante et plus susceptible de séduire la communauté internationale. Les derniers événements post-électoraux, avec leurs morts de ces derniers jours ; la tentative d’assassinat de Jean-Pierre Bemba par la garde prétorienne de Kabila ainsi que le mépris affiché par le camp du président à l’égard d’une communauté internationale qui a pourtant été jusqu’ici son réel soutien, m’ont ouvert les yeux sur ce que je n’avais senti que de manière superficielle face à la personnalité de Joseph Kabila.

Je vois clairement maintenant que sous ses apparences timides et avenantes se cache, chez notre président, un caractère ambigu et inquiétant, nourri et porté par des forces de l’ombre qui tirent les vraies ficelles et sont capables de commanditer de pires crimes. Plus exactement, j’ai acquis la certitude que Joseph Kabila n’est pas l’homme que nous croyons qu’il est : c’est une machine entre les mains d’un réseau féroce et impitoyable, de type à la fois ésotérico-mafieux et politico-prédateur, qui se sert du côté séduisant du jeune président pour manipuler et gérer le pouvoir dans l’ombre.

C’est ce réseau qui en veut maintenant à la vie de Bemba, avec ou sans l’avis de Joseph Kabila dont je découvre avec effarement qu’il n’est pas le maître du jeu dans son propre camp. S’il était le maître du jeu et comme je le crédite d’une intelligence supérieure à la moyenne de nos compatriotes, il n’aurait jamais scié par une tentative d’assassinat la branche de la communauté internationale sur laquelle il est assis. En réalité, c’est quelqu’un d’autre qui scie cette branche pour transformer le président en un tueur sans scrupules, dont le maintien au pouvoir sera scellé dans la connivence criminelle avec les forces de l’ombre : la meute ésotérico-mafieuse et la bande politico-prédatrice qui pointent maintenant leur nez dehors pour semer la peur chez leur ennemis.

Aujourd’hui, j’en suis à me demander si la vraie menace qui pèse sur l’avenir de notre démocratie n’est pas plus du côté des forces de l’ombre qui tirent les ficelles derrière les rideaux du pouvoir de Kabila que du côté de l’impulsivité de gladiateur et de buffle politique qui caractérise le style du leadership du candidat du Renaco.

Suis-je en train de dire que je soutiens Jean-Pierre Bemba au deuxième tour de l’élection présidentielle ? Non. Fermement Non. Je réaffirme tout simplement ici, avec vigueur et sans aucune ambiguïté, mon opposition au crime politique, mon refus d’une conception guerrière de la démocratie, mon antipathie face à tous les mécanismes despotiques qui ne peuvent que conduire le pays à sa ruine. Devant le fait que le camp présidentiel est en train de détruire par la violence les ressorts de notre démocratie, je dis non à sa dérive machiavélique et à sa vision criminelle du pouvoir.

Face à ce danger, l’heure n’est pas aux consignes de vote. L’heure est à l’élan pour sauver les valeurs de notre démocratie en construction et pour asseoir dans notre pays un nouvel ordre politique capable de faire face aux défis du présent et du futur. Si le destin du pays ne dépendait que de moi, je ne l’aurais confié ni à Joseph Kabila, trop immature à mon goût et trop ambigu dans sa personnalité, ni à Jean-Pierre Bemba, trop agressif à mes yeuxet trop déroutant dans sa vision de la nation. Il se fait que le peuple a choisi de placer ces deux personnalités contrastées pour le deuxième tour de l’élection présidentielle. Je me soumets à son choix. Et j’attends de voir si ces hommes seront en mesure d’être à la hauteur des enjeux de notre histoire où s’ils vont, comme Lumumba et Kasavubu en leur temps, ou Mobutu et Tshesikedi récemment, mener le pays dans la catastrophe d’un nouvel homme fort, qui surgira pour les neutraliser et placer la nation sous la chape de plomb d’une nouvelle dictature.

Comment allons-nous déjouer un tel pronostic ici et maintenant ? Voilà la question qui me préoccupe pour le moment et me livre à des nuits d’insomnies. J’imagine que la communauté internationale, que Kabila déroute maintenant et qui a peur de Bemba, est dans le même état que moi. Sommes-nous sûr qu’un nouvel homme fort n’est pas déjà adoubé et que nous allons aux élections pour rien ?

KÄ MANA

Philosophe et théologien congolais
 

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