Le président de la CEI, l'abbé Malu Malu, a annoncé le report
des élections au 30 juillet. Vous vous êtes prononcé contre.
Pourquoi?
La position que j'ai prise au nom de tout l'épiscopat se fonde
sur l'histoire du Congo. En 1960, les textes semblaient donner
raison au président Kasa-Vubu pour qu'il révoque Lumumba. Cela a
été fait et la communauté internationale était d'accord. Il se
fait que Lumumba avait la majorité au Parlement. Et donc, nous
avons commis un impair de nature constitutionnelle: dans la
constitution, c'est celui qui a la majorité au Parlement qui
aurait dû être le Premier ministre. Cela a créé une confusion
qui nous a menés à différentes rébellions.
Nous avons connu un autre cas en 1965, quand le parti de Moïse
Tshombé a gagné les élections. Au lieu de nommer celui-ci, on a
commis une nouvelle maladresse de nature constitutionnelle en
nommant M. Kimba; aucun des gouvernements Kimba n'est passé
devant la chambre. Cela a mené à 32 ans de dictature.
Aujourd'hui, nous risquons de commettre encore un impair. La
Constitution de la transition dit que celle-ci dure 24 mois, à
compter de la formation du gouvernement de transition et prend
fin avec l'investiture du président de la république, élu à
l'issue des élections marquant la fin de la période transitoire.
Une prolongation de deux fois six mois était prévue «en raison
de problèmes spécifiques liés à l'organisation des élections».
La transition a été prolongée de deux fois six mois, restant
entendu qu'elle s'arrête au 30 juin 2006. A ce moment-là, est
intervenue la constitution de la 3 ème république. Celle-ci, en
son article 222, dit: «Les institutions politiques de la
transition restent en fonction jusqu'à l'installation effective
des institutions correspondantes prévues par la présente
constitution et exercent leurs attributions conformément à la
constitution de la transition». J'ai interrogé des
constitutionnalistes. Cet article 222 auquel les gens recourent
pour re-proroger la transition, ne parle pas de la durée de
celle-ci - elle est déjà définie dans la constitution de
transition - et donne le primat à la constitution de transition
sur la constitution de la 3 ème république puisqu'ils continuent
à gérer le pays conformément à la constitution de transition. Et
là, les annales du Parlement, nous viennent en aide, qui
précisent: "Cet article concerne le temps qui court entre
l'élection du Président et les institutions jusqu'à la fin de la
transition». Cela concerne le temps entre l'élection et l'entrée
en fonction, durant lequel il doit y avoir la prestation de
serment du Président et la validation des mandats des
parlementaires. Et donc, le 30 juin 2006, la transition est
terminée.
Il faut donc - pour calmer les esprits - que la classe politique
et la société civile en discutent, dialoguent. On n'a pas besoin
de beaucoup de jours pour que, sur rapport du président de la
CEI, on puisse décider. S'il dit qu'il faut deux mois pour tout
finaliser et que les gens pensent que c'est crédible, ils vont
le lui accorder. Mais il faut qu'il y ait un consensus, avec un
acte formel de la classe politique et de la société civile pour
arriver à s'entendre sur l'après-30 juin. Personne ne le peut le
faire tout seul, unilatéralement. Nous alertons l'opinion car,
si l'on n'y prend garde, nous risquons de préparer des
turbulences.
Certains diplomates disent que l'Eglise joue un jeu dangereux
en laissant croire qu'on peut encore retarder le processus.
La position de la conférence épiscopale est la suivante. Notre
option fondamentale est que la conquête du pouvoir se fait par
les urnes. De plus, on a tellement investi en moyens matériels,
en moyens humains pour faire réussir les élections, qu'il serait
bête de rater le coche parce qu'on veut se précipiter alors que
tout n'est pas prêt. Enfin, nous, nous vivons avec le peuple;
nous allons jusqu'au fin fond du pays, ce que ne font pas les
hommes politiques. Nous ne voulons pas qu'on rate la mise en
place d'hommes capables de bien gérer le pays - parce que nous
ne pouvons pas continuer tel qu'on le fait.
Vous parlez de la nécessité d'un consensus. Or, un des plus
anciens partis politiques, l'UDPS d'Etienne Tshisekedi, ne
participe pas aux élections. Faut-il s'en contenter?
Dans l'histoire de notre pays, jamais on n'a résolu un problème
politique par l'exclusion. Jamais. L'exclusion a toujours
entraîné des rébellions. En outre, tout le monde vient à
Kinshasa prêcher l'inclusivité - l'Onu, des Européens, des
ministres belges... Tirons-en les conséquences! L'inclusivité,
c'est que Tshisekedi et les autres soient là.
Est-ce qu'en soulignant qu'étant un des partis les plus
importants, l'UDPS devait être incluse, on ne lui a pas donné un
instrument de chantage sur le processus?
Je ne pense pas que l'UDPS le considère comme un élément de
chantage. Ils pensent que les jeux étaient faits à l'avance et
que, donc, ça ne servait à rien d'aller aux élections.
L'abbé Malu Malu, qui sert-il? La population? Kabila, comme le
disent ses détracteurs? L'Eglise?
Pour moi, l'abbé Malu Malu est un prêtre. Nous devons donc le
protéger contre tous les dangers éventuels, physiques et moraux,
et contre toute pression. Nous lui avons dit qu'il doit faire
son travail dans un cadre purement technique et de laisser le
politique aux politiciens. Il n'est pas toujours compris, mais
nous voulons le protéger. C'est pour cela que nous prenons
certaines positions que lui ne peut pas prendre.
Vos critiques contre l'abbé Malu Malu ont été interprétées
par certains comme un geste de dépit de votre part. Avez-vous
encore des ambitions politiques?
Si j'avais une ambition politique, j'aurais posé ma candidature
aux présidentielles. Il y avait 4 millions de signatures, à
Kinshasa, sur une pétition dans ce sens adressée au Saint-Siège
mais je leur ai dit que c'était peine perdue parce que je n'ai
aucune intention de m'occuper de politique. Ma mission est
ailleurs. On ne quitte pas un état de vie pour une fonction
éphémère.
© La Libre Belgique 2006