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Elections en RD Congo : invention des légendes déformantes de l’histoire

Le Phare (23-05-2006)


(Jean N’Saka wa N’Saka, journaliste indépendant)

 

"Premières élections libres, démocratiques et transparentes depuis l'accession du Congo à l'indépendance." Chargée de fabulations, cette phraséologie a désormais de plus en plus cours que même certains congolais la trouvent fondée et s'en font l'écho dans leurs discours politiques ou des articles de presse. Comment l'ancien empire colonial belge au coeur du continent africain avait-il pu accéder solennellement à l'indépendance le 30 juin 1960, en présence du roi Baudouin entouré de plusieurs ministres du gouvernement belges, il n'y avait pas eu élections d'où devaient sortir les institutions et leurs dirigeants ? N'y avait-il pas eu d'élections en 1965 et dont le parlement avait à deux reprises éconduit Evariste Kimba, le jugeant usurpateur et non qualifié pour former le gouvernement? N'y avait-il pas eu d'élections en 1977 dont treize parlementaires levèrent l'étendard de révolte contre le régime de Mobutu quatre ans plus tard, inaugurant ainsi l'ère de la fronde qui culminera à la Conférence nationale souveraine en 199l-1992 ? Ces trois étapes furent les plus importantes de l'apprentissage de la démocratie et du suffrage universel direct correct, qu'il serait malhonnête de feindre de les ignorer alors qu'elles sont restées historiques.

Toutes ces élections furent organisées sur l'ensemble du territoire national, précédé d'un recensement démographique rigoureux, excluant toute infiltration des mineurs, des étrangers, des policiers et des militaires. Le Président Joseph Kasa-Vubu, le premier ministre Patrice Emery Lumumba, le Président de la Chambre des députés Joseph Kasongo, le Président du Sénat Joseph Ileo, n'étaient pas recrutés par le gouvernement belge comme les animateurs de la transition à l'issue du dialogue à Sun City en Afrique du Sud. Les élections de 1965 et la loi électorale étaient fondées sur la Constitution de Luluabourg faite au Congo par les Congolais pour les Congolais, sans commune mesure avec la charte Marini made in Liège en Belgique, selon la révélation du Prof Verjeans. Les élections de 1977 étaient la résultante de fortes pressions irrésistibles exercées sur Mobutu pour le contraindre à laisser le pays retourner à la démocratie. Ce rappel des faits est important pour démolir des légendes déformantes de l’histoire qu’on est en train d'inventer, comme si c'est seulement avec cette transition peu brillante que nous allons faire l'expérience des élections. Et quelles élections quand même?

Avec une Constitution taillée sur mesure et sur commande, que les humoristes qualifient "d'acte de vente du pays avec ses ressources du sol et du sous-sol". Avec une loi électorale censitaire qui favorise de nouveaux riches qui se sont rempli les poches et frustre des citoyens honnêtes de vie modeste. Avec le référendum d'une charte dont le contenu n'a jamais été vulgarisé et porté à la connaissance des populations intéressées. L'enrôlement des électeurs sans le recensement démogra-phique préalable. Des mineurs, des étrangers, des policiers et des militaires pourvus de carte d'électeur. La répartition des sièges à pourvoir au parlement faite au petit bonheur. Un pays terriblement en panne d'une armée nationale qui fait place à des milices et des gardes prétoriennes, semant la terreur et la désolation. Un pays qui n'est pas effectivement réunifié ni pacifié, où l'échec de la réconciliation ravive les rancoeurs, où les ex-belligérants conservent encore intacts leurs régiments et potentiels de guerre, où aucun de cinq objectifs essentiels assignés à la transition n'a été concrétisé, où les dirigeants se sont aliéné la confiance de la grande majorité du peuple, etc.. comment donc les élections organisées dans pareil environnement pourri à tous égards peuvent-elles être requalifiées d’avance de premières transparentes, libres et démocratiques jamais tenues dans ce pays?

 

Des légendes déformantes de l'histoire vécue du Congo-Zaire-Rdc sont ainsi inventées et propagées à grand renfort de battage médiatique et d'hypocrisie diplomatique à dessein d'accréditer la mascarade d'un scrutin douteux. Un scrutin douteux à partir duquel on cherche à revêtir d'un vernis de légitimité un pouvoir censé assurer le gardiennage des concessions minières, énergétiques et pétrolières que des néo-conquistadors de tous les horizons de la planète ont obtenues sans bourse délier ou à vil prix moyennant des contrats léonins et spoliateurs. Certains partis de la rébellion comme le Mlc de Jean-Pierre Bemba, donnent déjà l'avant-goût des scandales dont ils se réservent de lever le voile lors de la campagne électorale.
 

L'ex-Forminière de Tshikapa au Kasai occidental, la Miba de Mbuji-Mayi au Kasaï Oriental, la Gécamines au Katanga, le pétrole de l'Ituri dans la province orientale, le pétrole de Luanda au Bas-Congo et la bauxite de cette même province, etc. sont des séquences d'un film de long métrage dont on promet la projection pour l’opinion lors des escarmouches électorales, quand viendra le moment psychologique que tout le monde attend.

L’histoire est ineffaçable


Quand on dévoilera l'identité des bénéficiaires de ces contrats léonins spoliateurs par les candidats qui en détiennent tous les éléments, les légendes de premières élections transparentes, libres et démocratiques jamais organisées depuis 40 ans voleront en éclats, les profanes et ceux qui font le saint Thomas du soubassement de cette phraséologie écarquilleront les yeux de stupeur. Ils comprendront pourquoi le processus électoral nous échappe et qui en sont les véritables conducteurs tapis dans l'ombre. Les méandres du fameux agenda caché commencent à se dévoiler avec le temps. Il faut savoir inverser le langage diplomatique pour en comprendre bien le sens caché. La phraséologie "premières élections trans-parentes, démocrati-ques et libres" sous-entend "premières élections opaques, fascistes et forcées, donc les pires élections jamais tenues dans ce pays depuis son indépendance. Tout est téléguidé de l'étranger. L'opinion nationale n'entre pas en ligne de compte, quand bien même elle serait exprimée et amplifiée par les princes de l'Eglise et les leaders politiques dont la cote d'amour dans les masses est indubitable.


"Premières élections exemplaires!", mais qu'on prétend organiser hors du cadre juridique régissant transition, en dépit du tollé général qui préconise la recherche d'un nouveau consensus. « Transparentes !" mais pour lesquelles les listes des électeurs ne sont jamais visibles depuis la veille du référendum constitutionnel jusqu'ici. "Démocratiques !" mais on contraint tout le monde à souscrire à la pensée unique d'aller aux urnes de gré ou de force. Libres mais on menace d'hécatombe tous ceux qui s'aviseraient de les boycotter. Des fictions qui s'écroulent comme des chateaux de cartes, alors que l’histoire vécue des élections vraies du Congo depuis son indépendance reste inaltérable et ineffaçable quelles que soient les légendes qu'on puisse imaginer pour la tourner en dérision. Les légendes de circonstance s'envolent, mais les pages de l'histoire du Congo restent. "De 1960 à 1964, le peuple congolais a fait l'expérience de la tentative des élections comme mode d'expression des libertés publiques, élections comme mécanisme de renouvelle-ment des acteurs politiques, élections enfin comme mode de transformation sociale..." (Prof. Kambayi Bwatshia, Historien des mentalités de l'UPN, in guide pratique du journalisme en période électorale de l'OMEC, P. 26).
Toutes ces légendes ne survivront pas à cette période transitoire dont elles sont nées et à laquelle elles sont liées comme le cordon ombilical. La vague de fond qui déferle s'annonce si puissante et si irrésistible que la mascarade du scrutin sera difficilement accréditée. Les jours et semaines qui nous séparent du 30 juin 2006 sont encore énigmatiques.

2006-05-23


 

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