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Colette Braeckman ou la fin d’un monopole informationnel sur le
Congo !
O. Mise en route
Il y a des compatriotes qui s’époumonent à réagir à la spécialiste
du Congo du journal Belge le Soir sans qu’ils se rendent du désarroi
de cette grande dame face à la perte de son monopole « de faiseuse
des rois » en Afrique Centrale. Pour ceux de nos compatriotes ayant
lu un livre dont l’auteur a été qualifié récemment de révisionniste
ou de négationniste du génocide rwandais (c’est selon !), ils savent
que selon Pierre Péan, « Colette Braeckman et Marie-France Cros ont
façonnée l’opinion publique belge sur le sujet (de l’image de marque
de Paul Kagame) et dans une large mesure l’opinion française.» (P.
PEAN, Noires fureurs, blancs menteurs. Rwanda 1990-1994, Paris,
Milles et une nuits, 2005, p.63). Les compatriotes qui s’en prennent
aux « spécialistes » du Congo, malgré la profondeur de certaines de
leurs analyses, oublient que ces deux grandes dames ont subi l’effet
déstabilisateur des NTIC (Nouvelles Technologies de l’Information et
de la Communication).
Elles ne règnent plus en maîtresses incontestables en matière
d’information sur l’Afrique des grands Lacs en général et sur le
Congo en particulier. Certes, il arrive qu’elles aient certaines
informations à la source (dans leur pays). Néanmoins, elles ne nous
font plus rêver. Nous n’en sommes plus à l’époque où leurs arguments
et leurs écrits avaient valeur d’arguments d’autorité. De plus en
plus, les Congolais ne disent plus : « En lisant Colette Braeckman,
il semble que…Ou selon Marie-France Cros, il est vrai que… ». Quelle
révolution copernicienne ? Si, à la lecture de Marie-France Cros, on
sent un aveu encore flou de la relativisation de son expertise au
Congo, Colette Braeckman, elle, voudrait continuer à jouer son rôle
de porte-étendard dans l’expansion de la pensée unique, en étant
incapable tenir compte de ce qu’elle a dit hier.
I. La pluralité de l’univers informationnel
belge
Heureusement ! L’univers informationnel de la Belgique est pluriel.
En dehors des médias traditionnels, il y a des sites où la pluralité
des opinions sur le Congo et son avenir est respectée. Congoforum
est un exemple assez éloquent sur ce point. Ne serait-il pas un peu
plus sage que nos compatriotes, au lieu de conforter cette grande
dame dans son rôle de référence incontournable, cherchent davantage
à multiplier les sources d’informations sur notre pays tout étant
attentifs aux vérités et contre-vérités de Colette ? N’oublions pas
qu’elle se sent de temps en temps obligée de revoir et/ ou de
justifier ses points de vue à la lecture de nos différentes
appréciations de son expertise. Qu’elle le veuille ou pas, elle
n’est plus cette référence dont nous nous sommes réclamés pendant
longtemps. Du reste, ne lui exigeons pas plus qu’elle ne peut
donner. N’empêche que nous nous servions des armes qu’elle nous a
données hier. Ce qui est dit pour Colette vaut aussi par « les
radios dites internationales ». Elles n’ont plus le monopole de
l’information sur notre pays.
En effet, les Nouvelles Technologies de l’Information et de la
Communication (NTIC) auront été une chance pour l’Afrique en général
et pour le Congo en particulier. L’Internet et le téléphone mobile
permettent aux africains et aux congolais d’échanger entre eux, de
débattre, de lire des articles sur leur pays, des productions
scientifiques, philosophiques, littéraires et les autres résultats
des recherches de leurs compatriotes. Bien que le pourcentage des
africains ayant accès à ces NTIC soit encore insignifiant, ces NTIC
deviennent de plus en plus (surtout pour les diasporas africaines)
un antidote contre la pensée unique et « les petites mains
médiatiques ». Le monopole des certaines radios dites
internationales comme RFI, la VOA, la BBC est en train d’être battu
en brèche. Certains spécialistes de l’Afrique et du Congo sentent
qu’ils ne sont plus lus et écoutés comme par le passé. L’Internet et
le téléphone mobile permettent de communiquer et/ou de recevoir
certaines informations des sources plus fiables que les
traditionnelles. Les NTIC favorisent la remise en question des
sources traditionnelles de nos informations et les poussent à
clarifier leur pensée ou leurs visions des choses. Telle est le cas
récent de Colette Braeckman, obligée de s’expliquer sur sa dernière
prestation à Paris à la lecture des articles et commentaires rédigés
par les compatriotes là-dessus. A titre illustratif, un juriste et
chercheur congolais, Jean-Paul Mopo, a publié sur Congolite un
article intitulé ‘Colette Braeckman croit que l’actuelle majorité
parlementaire disparaîtrait en cas de victoire de Jean-Pierre Bemba’
; une compatriote, Candide Okeke, chargée des Relations Publiques et
de la Communication à l’Apareco a publié sur le site ce collectif un
article intitulé ‘Colette Braeckman donne raison à Honoré NGBANDA’.
Ces articles et d’autres ont poussé Colette Braeckman à mettre sur
‘Le Carnet de C. Braeckman’ « le texte intégral de la déclaration
lue à Paris » le 06/10/2006 en souhaitant qu’il éclaire (aussi) « le
roi des spams », porte-parole de l’UDPS à Bruxelles. Pour elle, «
tous ceux qui étaient présentes dans la salle donnèrent l’impression
d’avoir saisi le sens de mes propos, sauf les activistes congolais,
qui ne reprochaient de souhaiter le maintien de la tutelle
étrangère, de refuser la renégociation des contrats miniers (…) »
Nous avons eu la chance de lire sur Congoforum dans un texte
intitulé ‘Le rois des spams et le miracle de l’Afrique’.
Les propositions formulées dans la conclusion de ce texte ont retenu
notre attention.
Traitant de ces propositions, Colette Braeckman nous livre les
souhaits de la communauté dite internationale. Elle écrit : « A
l’issue de la dernière échéance électorale, il serait illusoire de
croire que l’on assiste à la fin de la transition. Quel que soit la
vainqueur, il devra tenir compte des conseils et des mises en garde
qui déjà se multiplient : ne pas pratiquer l’exclusion, c’est-à-dire
partager le pouvoir avec les vaincus, principalement le RCD Goma et
son chef Ruberwa, ne pas dénoncer les contrats miniers, accepter que
le CIAT (comité d’accompagnement de la transition) prolonge sa
tutelle sous une autre forme, celle des « amis du Congo », souscrire
à la coopération régionale dans le cadre de la Conférence des Grands
Lacs prévue pour décembre, une coopération qui consiste
essentiellement à permettre aux pays voisins d’accéder aux diverses
ressources du Congo…S’il veut bénéficier de la coopération
internationale, le nouveau régime sera confronté à ces impératifs,
quitte à affronter l’opinion intérieure et l’opposition qui y
trouvera confirmation de ses craintes. » Pour la spécialiste du
Congo, même si le pari des élections démocratique est tenu (…), bien
des périls subsistent et le vainqueur devra chercher sur une voie
très étroite, tracée entre les exigences de la communauté
internationale, celles des pays voisins, et surtout, avant tout, les
attentes immenses de la population qui l’ont porté au pouvoir. »
Mais dans cette déclaration, Colette Braeckman ne spécifie ni les
exigences de la communauté dite internationale ni les pays la
composant. Une lecture de ses écrits antérieurs jette un peu plus de
lumière sur sa vision des choses et permet de comprendre, de temps
en temps, la colère et l’animosité des Congolais(es) à son endroit.
II. Relire Colette
Sur le Congo, Colette Braeckman a écrit (entre autres) deux grands
livres. En 1999, L’enjeu congolais. L’Afrique centrale après Mobutu,
Paris, Fayard. En 2003, Les nouveaux prédateurs. Politiques des
puissances en Afrique centrale, Paris, Fayard.
Dans ce deuxième livre, notre auteur estime que la guerre
d’agression faite au Congo participe d’un complot international
contre la patrie d’Emery Lumumba. Laurent-Désiré Kabila en savait
quelque chose. Colette en témoigne quand elle écrit : « Conscient de
la réalité du complot international qui se tramait contre lui,
Kabila, au début du mois d’août 1998, refusa dès lors de rencontrer
les membres du FMI de passage à Kinshasa.
Il n’ignorait pas que cette nouvelle guerre était, elle aussi,
financée par certaines sociétés étrangères, aussi désireuses que le
Rwanda et l’Ouganda d’installer à la tête du pays un autre
dirigeant, plus sensible à leurs intérêts, plus « rationnel »,, plus
« au fait de l’économie moderne »… Il n’est pas inutile de rappeler
qu’un fonds de 10 millions de dollars avait ainsi transité d’une
banque bruxelloise vers une banque de Kigali, et cette somme avait,
en quelque sorte, pré financé la rébellion. » (p.184).Elle ajoute :
« La disgrâce de Kabila repose cependant sur une raison plus
profonde, qui explique pourquoi, au-delà du souci de leur sécurité
et du goût du lucre, les pays de la région ont exigé un droit de
regard sur le régime à mettre en place à Kinshasa. S’il était à ce
point urgent de détrôner Kabila, dictateur certes, mais guère plus
que d’autres, n’est-ce pas aussi parce qu’il avait eu l’audace de
déconnecter le Congo des circuits dominants qui mènent du Sud vers
le Nord ? Parce qu’il avait tenté d’aller à contre-courant ? Ne
serait-ce pas parce que d’autres pays d’Afrique, suivant l’exemple
du Congo, auraient pu être tentés de réduire leur dépendance par
rapport au reste du monde ? » Et Collette de rappeler « que les
projets fondés sur l’idée de « renaissance africaine » ont pour
ambition de mieux intégrer le continent africain aux circuits
économiques mondiaux, et le Congo est un maillon essentiel à la
réussite de cette ambition. Dans cette perspective, il apparaît que
l’objectif à long terme de la guerre menée au Congo fut de remettre
le pays sur cette trajectoire-là, de mieux l’intégrer à
l’économie mondialisée. » (p.187) Après la mort de Laurent-Désiré,
« Joseph s’incline devant le FMI et la Banque mondiale. (…) Le jeune
chef d’Etat doit céder : l’heure est à la libéralisation, on l’a vu,
à l’ouverture, et surtout à la reprise du dialogue avec les
partenaires bilatéraux et les institutions financières. Il est temps
de mettre fin à la fronde : le Congo, de manière déterminée, doit
rentrer dans le rang. S’aligner à son tour, un fois encore, sur les
directives de l’ajustement structurel, qualifiées désormais de
programme de réduction de la pauvreté. Qui donc se souvient du fait
que le pays a déjà ingurgité de l’amère potion, et qu’en 1993, à la
veille de la suspension des remboursements, le service de la dette
représentait déjà 117 % des exportations… » (p.207-208)
Au jour d’aujourd’hui, les Congol ais(es) cultivé(e)s et informé(e)s
sont convaincu(es) que la politique des « maîtres du monde » à
l’endroit de leur pays n’ a pas changé. Ils veulent à tout prix
garder à la tête de ce pays, celui qui leur a déjà permis de le
connecter « aux circuits dominants ». Tel est le fondement de leur
campagne qualifié de « xénophobe et identitaire abondamment relayée
(sinon inspirée par des intellectuels de la diaspora s’exprimant sur
Internet » (C. Braeckman, Le deuxième round s’annonce chaud et
dangereux, dans Le Carnet de C. Braeckman, sur Congoforum du
14/10/2006)
Déjà en 1999, Colette Braeckman parlant de la guerre d’agression
fait au Congo notait ceci : « S’ils ont misé sur des alliés locaux
sur le plan militaire, les Etats-Unis ont également permis le
financement de la guerre par des moyens détournés, en créant un
environnement permissif pour les divers trafics et en exerçant des
pressions sur les institutions financières internationales, pour
qu’elles encouragent les uns et pénalisent les autres. » (L’enjeu
congolais, o.c., p.406.) N’eût été cela, il relèverait du miracle
que « deux pays les plus pauvres d’Afrique (le Rwanda et le Burundi)
aient pu ainsi soutenir durant des mois des opérations militaires de
grande envergure (…) ».Donc, de plus en plus, des compatriotes
savent que les IFI sont au services des Etats-Unis et de leur projet
d’intégrer le Congo dans l’économie mondialiste. Et « dépossédés de
la conduite de leurs affaires depuis un siècle, les Congolais
aspirent à l’unité, à la démocratie. Le seul enseignement des deux
guerres qui se sont déroulées sur cet immense territoire est sans
doute celui-ci : la paix en Afrique centrale reviendra lorsque les
Congolais seront à nouveau maîtres de leur destin » (Ibidem, p.415).
« Etre maîtres de leur destin », à tous les niveaux de la vie
socio-politique, économique et spirituelle, telle est la substance
de ce que d’aucun parmi eux entendent par « congolité ». Que cela
soit vite assimilé à la xénophobie quand ce sont les congolais qui
en parlent et non quand c’est écrit par Colette Braeckman, voilà qui
étonne.
C’est Colette Braeckman qui écrit qu’après la mort de Laurent-Désiré
Kabila que Joseph a accédé au pouvoir et est rentré dans le rang
(économique) imposé de l’extérieur. Que les Congolais interprètent
cela comme une trahison et un signe d’être à la solde des étrangers
soucieux d’avoir « le droit de regard sur le régime à mettre en
place à Kinshasa », où est la xénophobie ?
La solution qu’elle est met sur le compte des partenaires
extérieurs, économiquement, est vieille dans ses écrits : « Sur le
plan économique, notait-elle, les espoirs que les pays voisins, et
des partenaires plus éloignés comme le Zimbabwe ou l’Afrique du Sud,
avaient placés dans le redressement du Congo sont parfaitement
légitimes. Mais ici aussi les relations économiques doivent
s’effectuer de manière équitable, pour le bénéfice de toutes les
parties. ( …) Mais si des accords doivent être conclus entre l’Etat
et le secteur privé congolais et d’autres partenaires africains, ils
devront être clairs, et ne pas être perçus par la population comme
une tentative de pillage des ressources du pays. » (p.414)
Conclusion
Tous les Congolais et toutes les Congolaises ne sont pas
analphabètes. Il y en a qui ne sont pas encore tombés dans l’amnésie
ou vendu leur âme au « dieu argent ». Il y en a qui lisent encore et
qui ont dans leurs bibliothèques les livres de Colette Braeckman. Il
arrive que la relisant et écoutant son discours actuel, ils se
posent la question de savoir si elle est réellement l’auteur des
livres qu’ils ont lus hier.
En effet, une certaine relecture de Colette Braeckman donne d’elle
l’image d’une navigatrice à vue. Elle oublie rapidement aujourd’hui
ce qu’elle a affirmé, preuves à l’appui, hier. Nous acharner sur son
compte, c’est la conforter dans son rôle de source d’informations
incontournable sur le Congo. Que nous soyons capables aujourd’hui de
lire une dizaine de journaux de notre pays sur Internet, que nous
soyons capables d’avoir nos propres magazines et sites
d’informations socio-politiques sur notre pays et sur le monde en
Occident, c’est une chance énorme. Pourvu que ces magazines et sites
soient utilisés à bon escient. C’est-à-dire pour l’édification d’un
autre monde possible au Congo. D’où l’importance de créer des
interstices où les éditeurs responsables de ces magazines et sites
peuvent se rencontrer et échanger tout en sauvegardant la grandeur
de la pluralité des sons de cloche, chère à la sauvegarde de la
démocratie contre sa dégénérescence.
Là, nous avons du pain sur la planche. La défense des points de vue
individuels sur son blog, dans son magazine ou sur son site ne vaut
son pesant public que si elle participe de la fabrication plurielle,
coproductrice d’un bonheur partagé. Il y a là une rupture à opérer
avec une conception privatisée du bonheur collectif partagé.
J.-P. Mbelu
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