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Congrès des Congolais d’Amérique

Lettre Bimensuelle du 15 novembre 2006

CCASCOPIE no 16

Pour comprendre ce qui nous arrive : étudions « la question Bemba »

 J.-P. Mbelu 

L’époque contemporaine serait marquée par une option commune que partageraient beaucoup d’hommes et femmes politiques : fabriquer des histoires qui font peur au commun des mortels pour cacher ou édulcorer la vérité afin que triomphe le mensonge et la marchandisation du monde. Les armes de destruction massive n’ont jamais été trouvées en Irak malgré la peur d’une attaque imminente  des U.S.A. que faciliterait la manipulation de ces armes par les ennemis du peuple américain. Aujourd’hui, quand Georges Bush parle de la victoire en Irak, il est difficile de dire à quoi il voudrait faire allusion. Aurait-il finalement mis la main sur ces armes afin qu’en en débarrassant le peuple irakien, le monde entier se porte bien ? Nous ne savons pas.

Le Congo-Kinshasa ayant connu « une première longue guerre mondiale » après celles de 14/18 et 40/45 est devenu la proie facile des vendeurs de la peur. La mascarade électorale du deuxième tour de la présidentielle y a été organisée. Pour des besoins de transparence, il a été souhaitable que les résultats de cette élection  soient affichés aux différents bureaux de vote. Que la Commission Electorale dite Indépendante ait interdit aux Congolais(es) d’additionner ces résultats et d’en parler entre eux sous peine de faire circuler les faux résultats et de provoquer les troubles au pays, c’est  cela qui dépasse tout entendement. Qu’est-ce qui se passe ? Les contestations qu’on voulait éviter sont faites. Et la mystification de ces résultats paraît désormais comme de la poudre jetée aux yeux de ceux qui, aujourd’hui, réclament la vérité des urnes.

En effet, apprécier de manière réfléchie les élections faites au mois de juillet au Congo ne peut se satisfaire des résultats des urnes. Il est important de connaître les enjeux historiques du parcours congolais, d’avoir une culture générale assez poussée et une connaissance tant soit peu suffisante de la marche actuelle du monde dominée par la mondialisation marchande.

Revenons sur le dénouement de ce que nous nommerons toujours « mascarade électorale ». Etudions un peu « la question Jean-Pierre Bemba ».

I. A travers la presse

Depuis que les sites Internet Africatime et Congoforum nous permettent de lire en une journée une vingtaine d’articles parfois très contradictoires sur notre pays, il apparaît qu’apprécier ce qui se passe chez nous ne peut être le fruit de la lecture d’un magazine ou d’un journal classé classiquement dans « les médias internationaux ». Ce matin, en lisant La Libre Belgique, une question saute aux yeux : « Que faire ? Les bembistes divisés ». Cet article de Marie-France Cros soutient que « selon toute apparence (…) la défaite de M. Bemba à la présidentielle semble inévitable, l’écart de voix entre les deux candidats (1.900.000 environ) pouvant difficilement être comblé par la portée des fraudes dénoncées par le MLC et éventuellement susceptibles d’entraîner l’annulation des votes par la Cour suprême. » (M.-F. Cros, Que faire ? Les bembistes divisés, dans La Libre Belgique du 14/11/2006).

Là où Marie-France Cros lit une défaite probable du président sortant, Jean-Paul Mopo, fort des propos d’un observateur électoral européen en RDC, voit un choix fait au préalable pour un candidat dont le profil répond aux attentes de la Communauté dite Internationale. De retour de sa mission au Congo, Maître Guy-Louis avoue ce qui suit : « Joseph Kabila gagnera les élections parce que c’est lui que la communauté internationale a choisi, on le connaît déjà, il est ouvert au dialogue et se porte garant des investissements étrangers dans ce pays. Avec lui on n’attend aucune surprise désagréable alors que son challenger est très autoritaire, imbu de lui et très personnel dans ses prises de décision. Il a tout d’un despote et fait peur à la communauté internationale. » (J.-P. MOPO, Le scénario de la victoire de Joseph Kabila était écrit à l’avance, dans Congoforum du 14/11/2006).

Pour aider   ce « garant des investissements étrangers » à le faire de manière légitime, « celui qui fait peur à la communauté internationale » a été entraîné dans le jeu des élections. Selon Maître Guy-Louis, « Bemba est toujours perçu et présenté comme un Seigneur de guerre dans l’opinion publique internationale et ne rassure personne. Il a accepté de jouer le jeu des élections, c’est par les élections que la communauté internationale a décidé de se défaire de lui. » (Ibidem). Tout a été fait pour que « le garant des investissements étrangers » gagne à la dernière mascarade électorale même si la fameuse communauté sait qu’il ne bénéficie pas de la confiance des congolais  et que cela peut prêter flanc à la violence. Maître Guy-Louis affirme que « les analystes de la communauté internationale sont conscients de ce risque et savent la détermination de ces derniers à contester la victoire de Joseph Kabila.

Ils ont pris en conséquence toutes les dispositions nécessaires pour empêcher une manifestation contestataire large et populaire. L’Eufor oeuvrera avec l’appui de la police à limiter les violences aux alentours de la résidence de Bemba et dans les zones autour de Gombe plus prenables et faciles à maîtriser que dans les communes populaires de l’Est de Kinshasa surpeuplées qui rendraient les opérations dangereuses et risquées pour tout le monde. » (Ibidem)Les affirmations de cet avocat français ne font aucunement allusion  au bonheur partagé entre les Congolais(es) et « leurs amis ». Les Congolais(es) ne sont évoqués que comme des individus à maîtriser pour que triomphe le choix des « faiseurs de rois ».

Malheureusement, cette Communauté dite Internationale n’avait pas compté avec « le petit reste », avec ceux et celles disposés au sacrifice au nom de la vérité. Hier, à travers les ondes de RFI, le Cardinal Etsou  a sorti la langue de sa poche pour clamer tout haut ce que bien des compatriotes murmuraient tout bas : « (…) Les résultats que nous connaissons de plusieurs coins de la république ne sont pas les résultats qu’on semble essayer de publier. Nous savons que le président sortant, dans beaucoup de coins, il n’a pas les résultats qu’on essaie de sortir cette fois-ci, comme on l’a fait au premier tour. Alors que nous avions dit que nous voulions des élections libres, transparentes et démocratiques et c n’est pas ça qui se manifeste. Moi, personnellement, comme pasteur, je n’accepte pas le mensonge. Il faut la vérité, la vérité des urnes. L’abbé Malumalu doit se conformer au verdict des urnes. Il ne peut pas se permettre qu’on falsifie le verdict des urnes. »

II. Les écailles tombent de plus en plus de nos yeux

Les propos de Guy-Louis ne sont pas trop différents de ceux de ses autres compatriotes occidentaux ayant à plusieurs reprises présenté le président sortant comme « une chance ». Certains d’entre eux, voulant nous rouler dans la farine, ont prétendu qu’il l’était « pour le Congo » au lieu d’avouer qu’il l’était pour leurs investissements. Pour en faire « une véritable chance », son passé de « seigneur de guerre » a été mis entre parenthèses par plusieurs médias occidentaux. Quand ces médias nous parlent de Joseph, c’est souvent comme « président sortant » et non comme compagnon des armes de Kagame et de James Kabareh dans la guerre d’agression du Congo par la coalition ougando-rwando-burundaise.  Comme ce fut le cas de Kagame pour le Rwanda, certains médias occidentaux ont travaillé à la fabrication de l’image de marque de Joseph comme « une chance pour les investissements étrangers ». L’opinion occidentale a été abondamment servie dans ce sens. Donc, Pierre Péan, auteur de Noires fureurs, blancs menteurs, aura toujours raison sur ce point.

En sus de cette guerre, la démocratie des urnes a été instrumentalisée pour que la légitimité des urnes soit accordée au « candidat-chance ». Donc, tous les discours sur le civisme et la maturité de nos populations débités par « les amis » participaient et participent encore du langage de la dérision. Sous cape, ils se moquent d’elles en se disant : « Bana tubashime tubadie nkunde » (c’est-à-dire essayons de divertir les enfants pour que nous puissions leur voler leurs haricots). Aborder la question des élections en dehors du contexte historique général de notre pays, c’est risquer de ne pas y comprendre grand-chose. Les propos de Guy-Louis viennent confirmer ce texte de Marie-France Cros que nous citons à plusieurs reprises : « Comme bon nombre d’Etats africains modernes, le Congo-Kinshasa actuel est une création de l’Occident. (…) Qui plus est, les acteurs occidentaux continuent à jouer un rôle important dans l’histoire du pays, soit directement, soit au travers des Nations unies » (M.-F. CROS et F. MISSER, Géopolitique du Congo (RDC), Bruxelles, Editions Complexe, 2006, p.109)

Heureusement, tous les Congolais ne sont pas dupes ! Plusieurs ont fait de leur « deuxième (réelle) indépendance leur raison de vivre et de mourir. Et « le petit reste » veille. Il sait déjouer l’expertise des experts. Qui aurait cru que les kasaïens iraient nombreux aux urnes non pour voter Jean-Pierre Bemba mais pour sanctionner Kabila ? Qui aurait pensé que les bandundois opteraient massivement pour le vote-sanction en se disant : « Les linges sales se laveront en famille après ? »

En effet, si bon nombre de philosophes, sociologues et économistes occidentaux se méfient de plus en plus « des certitudes » dans leurs domaines  de savoir, les hommes politiques et certains experts occidentaux peinent à comprendre que nous avons abordé un siècle où ces domaines font face à beaucoup d’incertitudes. Eux vivent encore « des certitudes » ; renonçant pour une large majorité aux choses de Dieu, ils s’estiment être « des Dieux ». Ils dressent les profils des gouvernants des pays autres que les leurs et disent qui y répond le mieux et « avec certitude ». Ils croient connaître les autres peuples et montent les mécanismes qu’ils estiment efficaces pour leur imposer leurs quatre volontés. Et dès qu’ils ont été servis par « leurs créatures », ils les jettent à la poubelle de l’histoire et organisent de nouvelles conquêtes.

Dans ce marché de dupes, ils attrapent « les faibles d’esprit » et ont peur de ceux et celles qui les connaissent de l’intérieur et « des luttants ». Ils oublient aussi facilement que le Congo ne correspond plus aux frontières tracées à Berlin. Dès qu’ils quittent le territoire congolais et arrivent à Paris, Bruxelles, Londres, Genève ou Washington, ils délient les langues ; organisent les conférences et les meetings auxquels les Congolais(es) assistent sans qu’ils les voient. Ils écrivent des livres qui sont vendus ou exposés dans les bibliothèques en croyant que tout le monde les lit à l’exception des Congolais(es).

De plus en plus, il y a lieu de croire le durcissement des lois pour les candidats Congolais à l’immigration ne serait pas du tout étranger à cet aveuglement dont les « petites mains du capital » se guérissent juste le temps de se rendre compte qu’ils confient des secrets sur le Congo aux « amis » Congolais de Paris ou de Bruxelles. Ne serait-ce pas l’une des raisons pour lesquelles ils redoutent le licencié en économie de l’ECHC  à Bruxelles, Jean-Pierre Bemba ? Comment les héritiers des Lumières peuvent-il avoir peur de quelqu’un qui est « très personnel dans ses prises de décision » ? Connaissant la valeur de la science, ils craignent ceux et celles qui en maîtrisent un domaine donné. « Ba basela mbena kule, tuetu bena pabuipi tuakabamanya ! » (Ils ne peuvent être épousés que par ceux qui les connaissent de loin !)

III. De l’espoir pour demain

Au fur et à mesure que grossissent les rangs des compatriotes qui connaissent les occidentaux de l’intérieur et que « les grandes amitiés » entre eux ne sont plus un secret pour personne ; au fur et à mesure que les générations ayant étudié à Louvain-La-Neuve, à l’ECHC, à l’ ECAM, etc. occuperont les postes de responsabilités chez nous ; au fur et à mesure que l’usage des NTIC facilitera l’accès à certaines informations et à la découverte de la face caché de « certains cadeaux empoisonnés » des « amis » (comme les 480.000.000. de dollars ayant financé la mascarade électorale chez nous), il y a de l’espoir pour le Congo de demain. Cela d’autant plus que « les poches de résistance » congolaises prennent consistance en Occident même ; notre devenir commun se transformera sûrement. A condition  que « les experts congolais des belges et des français »  mettent « leur expertise » au service du pays.

Il serait fou que nous nous complaisions dans un discours bouc-émissairisant sans travailler collectivement à comprendre les mécanismes que nos « amis » montent pour nous « fabriquer » à l’image et à la ressemblance de leurs intérêts. Il serait fou que nous continuions à débiter un discours victimaire sans penser à créer des centres de recherche sur l’Europe Occidentale, l’Amérique et  l’Asie chez nous. L’enthousiasme de trafiquer par exemple avec la Chine devrait être accompagné des études sur cette partie du monde. Si commercer avec la Chine ne nous sert que dans le chantage que nous voulons faire à l’Occident, nous serons surpris de manger de l’occidental made in China. Et en tout et pour tout.

Il est plus que temps pour qu’au nom du bonheur collectif à partager demain, la recherche devienne pour nous, une autre raison de vivre et/ou de mourir. Ce faisant, nous saurons comment démonter, petit à petit, les mécanismes que « les amis » mettent en place pour instrumentaliser cette trouvaille politique de grande valeur éthique qu’est la démocratie. « La question Bemba » se comprend mieux dans ce contexte où notre naïveté, notre corruptibilité et notre légèreté sont mises à profit pour instrumentaliser la démocratie.

C’est dans ce contexte que son profil fait peur : il a de l’autorité, de la personnalité. Or « les petites mains du capital » ont besoin des béni-oui-oui pour la marchandisation de l’Afrique. Ils obéissent au doigt et à l’œil. Et les Congolais(es) qui connaissent un peu certains hommes et certaines femmes d’origine occidentale (dont « les petites mains du capital ») savent, par expérience, que les béni-oui-oui peuvent avoir tout ce dont ils ont besoin chez ces personnes. C’est l’une de leurs grandes faiblesses. Elles n’aiment pas beaucoup la contestation, les caractères forts, les caractères  qui s’imposent chez «  les gens de couleur ». C’est le reliquat du « vieux complexe » de supériorité. Ajouté à la  propension à accumuler sans fin les insignifiances dont les biens matériels par peur de la mort (par thanatophobie), il devient un poison. On ne s’en débarrasse pas comme de sa vieille culotte ! La violence ne le peut pas. Le dialogue interculturel peut être d’un précieux apport dans les interstices favorisant la co-création. A terme !


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