UNION
POUR LA DÉMOCRATIE
ET LE PROGRÈS SOCIAL




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Appel aux intellectuels congolais au Congo et ailleurs: Pour une réconciliation avec notre peuple, Repenser notre rôle.

 

Le contexte

Je reviens d'un séjour de deux mois au Congo. J'ai pu me rendre compte du degré de la misère matérielle et spirituelle en dépit de ressources naturelles, du nombre élevé de porteurs de diplômes et d'églises qui font théoriquement du Congo l'un des pays les plus riches, les plus "cultivés" d'Afrique et en tout cas les plus "religieux" du monde. Le moins que je puisse dire, c'est que le pays se retrouve dans la préhistoire de la démocratie et la misère du peuple n'a jamais été aussi grande. Un colloque avait été organisé dans mon université sur "La guerre d'agression rwando-burundo-ougandaise". Un colloque du même genre avait été animé récemment aux USA. D'autres réflexions sont attendues sur le site du "Débat National" que les intellectuels commentent à profusion alors que très peu auraient eu le courage de le suggérer il y a à peine quelques mois. Les intellectuels congolais semblent presque toujours à la remorque des politiciens quand ils ne sont pas politiciens eux-mêmes. Des amis sont entrés dans la rébellion sans même s'être interrogés au préalable sur le sens de leur engagement. Beaucoup d'autres ont adhéré aux CPP avant même de savoir ce qu'il en était en réalité ou de recevoir des précisions de la part de Mzee lui-même, de "Frère Dominique" ou de cet ancien Doyen de la Faculté de droit de l'Université de Tripoli dont j'ai modéré la conférence. Nous donnons l'impression de nous moquer du peuple qui meurt chaque jour que ce soit dans la juridiction du "gouvernement légitime" ou celle de la "rébellion". La première victime de la guerre que d'aucuns ont juré porter jusqu'à Kigali et à Kampala, ce ne sont ni les Rwandais, ni les Burundais, ni les Ougandais, mais le peuple congolais lui-même. Que "nos" alliés angolais, burundais, namibiens, ougandais, rwandais ou zimbabwéens "bombardent" ou "massacrent", ce sont les Congolais qui meurent. La République Démocratique du Congo traverse la plus grande crise de son histoire et la cause principale en est l'absence de démocratie inscrite pourtant officiellement dans son nom. Il n'y aura pas de solution si nous n'allons pas à la démocratie et redonnons la voix au peuple au nom de qui plusieurs prétendent parler sans pourtant avoir reçu un quelconque mandat de sa part. Il faudra d'abord que les Congolais se réconcilient avec eux-mêmes. Comme au lendemain de l'indépendance lors de la Première République congolaise qui vit les Congolais à la Table Ronde de Tananarive, à celles de Coquilathville et de Lovanium – quel symbole, le milieu universitaire devenant le lieu par excellence du dénouement de la crise! -, le dernier mot sur la crise de la nouvelle République Démocratique du Congo, avant le référendum et les élections, se dira autour d'une Table Ronde commencée à Nairobi, à Rome ou ailleurs comme ce fut le cas à Tananarive, mais qui se conclura au Congo même comme autrefois à Lovanium. D'où le rôle que l'intelligentsia devrait jouer dans les temps actuels. Après l'indispensable cessez-le-feu (qui "débattrait" sous les bombes?), Il devrait y avoir un véritable débat national auquel participent les différentes composantes de la Nation et les meilleurs de nos compatriotes en lieu et place des individus arbitrairement recrutés justement pour venir danser le "Nsaka Yonsa" ou le "Ndombolo". Les questions des droits fondamentaux, de forme de l'Etat (unitaire, fédéral, quasi-fédéral) et de Gouvernement (parlementaire, présidentiel ou mixte), de nationalité (unique ou non exclusive) – il y a trop d'écrits à ce sujet sur le net –, de mode de scrutin (système majoritaire, de représentation proportionnelle ou autre) peuvent être abordées par tous. Cependant, ce sont des questions techniques et constitutionnelles majeures qui ne peuvent pas être laissées à des intellectuels opportunistes, aux autodidactes, à des "bricoleurs", " et autres "faux experts" ayant négocié leur participation avec le Comité Organisateur ou s'étant imposés en raison de leur appartenance aux CPP, à la famille ou à l'ethnie de l'un des membres du Comité Organisateur ainsi que l'aurait publiquement reconnu le Vice-President de celui-ci. L'apport des intellectuels d'autres disciplines et la grande valeur de plusieurs compatriotes, y compris certains vieux sages de nos villages, ne sauraient en aucune façon être minimisés. Il me semble néanmoins qu'un appel devrait être lancé à des juristes reconnus, instruits dans le "constitutionnalisme démocratique", choisis en raison de leur intégrité et de leur compétence et non de leur appartenance politique ou ethnique. L'on dispose de la liste des participants désignés au Débat National et de tous ceux qui avaient fait partie de différentes commissions constitutionnelles. Tout juriste n'est pas constitutionnaliste de la même manière que tout ingénieur n'est pas électricien! Une Constitution moderne ne s'élabore pas par n'importe qui ni dans un forum où les rares constitutionnalistes approachés ne sont sollicités que pour la rédaction.

Par ailleurs, me trouvant au Congo, j'avais été retenu durant de longues heures par un vieil homme venu de mon village autour d'un certain nombre de questions traduisant le ras-le-bol ou les déceptions des masses du peuple vis-à-vis des performances de l'"intellectuel" et plus particulièrement de l'"universitaire". Que faites-vous, vous autres universitaires? Vous avez beaucoup voyagé dans les pays développés, mais pourquoi votre science ne nous amène-t-elle pas aussi le bonheur et le développement? Pourquoi vivez-vous les libertés ailleurs et venez-vous préconiser ici des régimes autoritaires? Vous étiez avec Mobutu, aujourd'hui avec Kabila ou les rebelles, que faites-vous pour le pays? Je me suis senti tout petit avec mes diplômes comme cela m'arrive souvent lorsque je mesure la taille des parchemins et notre impuissance à changer la situation ou notre entêtement à perpétuer la misère du peuple au nom de nos intérêts égoïstes. Les "intellectuels" sont les premiers responsables de la misère dans le pays parce qu'ils auraient pu être les premiers agents du développement. Si donc une première réconciliation doit se faire, c'est entre les universitaires et les masses parmi lesquelles se retrouvent ces parents qui ont souffert pour nous envoyer à l'école et ces générations qui se préparent à entrer au 21e millénaire sans électricité, affamées, malades, sans routes etc. Les réflexions des intellectuels congolais se caractérisent souvent par la duplicité et s'inscrivent rarement dans la longue durée. Nous naviguons à vue. Nous nageons à la surface. Nous ne réflechissons aujourd'hui que sur la guerre et pas assez sur la paix et le développement qui sont impensables de nos jours sans démocratie. Lorsque je dis nous, cela signifie que je ne m'exclue nullement. A l'orée du troisième millénaire, il convient de faire notre autocritique. Dans notre logique d'instituer au Congo une démocratie sans ou contre le peuple, nous avons toujours abusivement cru que le règlement de la crise résulterait d'une simple réconciliation entre les hommes et les organisations qu'ils représentent : réconciliation entre Kasavubu et Lumumba, entre Lumumba, Tshombe et Kalonji, Tshombe et Adoula, Mobutu et Tshisekedi, Mobutu et Kabila, Kabila et Tshisekedi, Kabila et les rebelles…réduisant par là tous les problèmes du pays aux conflits entre les hommes au lieu de nous pencher sur les institutions. Nous avons oublié que tous, quelque soit le camp dans lequel l'on se situe, nous avons des comptes à rendre et devrions nous réconcilier avec notre peuple qui a été la principale victime de nos folies de grandeur, de notre "savoir" et que nous n'avons cessé de "bombarder" ou de "massacrer" depuis l'indépendance. Il y a évidemment pour les intellectuels une très lourde dette sociale à payer. Pour ce faire, nous devrions repenser notre rôle et acquérir un nouveau savoir qui soit au service de la société. Pouvons-nous être fiers d'avoir évolué depuis la chute de Mobutu et regarder le peuple en face? Sinon, nous devrions commencer par nous juger nous-mêmes et faire notre mea culpa. Les extraits qui suivent peuvent servir de lignes luminaires de réflexion. Je préviens qu'ils sont de nature à choquer et à blesser notre orgueil d'intellectuels et d'universitaires, mais la force d'une "classe intellectuelle", n'est-ce pas sa capacité à se remettre constamment en question et à justifier son savoir auprès du peuple? Certaines idées soutenues peuvent paraître dépassées et il est fort possible que je me sois terriblement trompé dans mon analyse. Cela me réjouirait énormément.

 

Les intellectuels se sont souvent plaints du manque de culture démocratique dans nos pays comme obstacle majeur à l'avènement rapide de la démocratie, mais l'on oublie souvent que cette culture est produite et façonnée non seulement par les conditions sociologiques et les lois, mais aussi par les idées diffusées par les intellectuels.

Le processus de démocratisation au Zaïre n'a pas été préparé et balisé par un grand effort de pensée ainsi que cela a été le cas dans certains pays africains. Les intellectuels zaïrois ont beaucoup plus contribué à asseoir et à légitimer le régime de parti unique et l'autoritarisme que la démocratie. Incapables pour la plupart d'inventer un discours d'accompagnement du processus de démocratisation, l'on dirait qu'au fil des années, le parti unique a réussi à leur inoculer son venin autoritaire, à les vacciner contre une réflexion indépendante et objective au point qu'ils sont finalement devenus prompts à ériger les dogmes et les slogans en thèses difficilement défendables, à sacrifier les exigences de la recherche et de la réflexion sur l'autel de la survie matérielle et qu'au lieu de les combattre, cette élite est devenue l'écho et le chantre de la dictature et de ses tenants, et en même temps une caricature de ces derniers.

 

La déraison autoritaire du pouvoir a pris sa revanche sur la raison scientifique. A-t-on violé la Constitution ou les Droits de l'Homme? Refuse-t-on au peuple l'exercice de son droit de souverain? Bloque-t-on le processus de changement? Enterre-t-on la Conférence Nationale pour laquelle tant de sang a coulé? Il se trouve aussitôt des "universitaires" aux compétences fort douteuses qui n'hésitent pas à faire le sit-in devant les studios de la radio et de la télévision officielles (aujourd'hui sur l'Internet?) dépendant du Ministère de l'Information, en réalité de la Désinformation et du Mensonge, non pour dénoncer les démons de l'inconstitutionnalisme ou de l'autoritarisme, mais pour justifier par des arguments poreux commandés par le ventre ou par le sang (sentiment tribal ou ethnique), l'attitude des hommes et femmes qui n'ont aucun égard pour la règle de droit ni pour la démocratie elle-même!

 

Le rôle des intellectuels zaïrois dans la fabrication d'une culture politique démocratique est aussi négatif et même pis que celui fustigé par Bakary dans le chef des intellectuels ivoiriens. En Côte d'Ivoire comme au Zaïre, la démocratie n'est pas, selon la formule de Benda, "une affaire Dreyfus en permanence". Dans cette entreprise de démocratisation dont la réussite dépend largement d'eux, les intellectuels zaïrois ne méritent ni "plaidoyer" au sens de Sartre ni "éloge" à la manière de Lévy. Il faudrait plutôt parler d'une "trahison des clercs" ou d'une "défaite de la pensée". Comme celle de Côte d'Ivoire, l'histoire intellectuelle du Zaïre est celle d'une démission, d'une forfaiture.

Pour refuter, par exemple, l'idée d'une conférence nationale, un professeur de droit avait enseigné que "la Conférence Constitutionnelle égale la Conférence Nationale". Plus tard, un autre professeur devait s'adonner à la même gymnastique intellectuellement défecteuse pour s'opposer à la Conférence Nationale Souveraine et accréditer la thèse de la Conférence Constitutionnelle soutenue par le Président de la République. Il était surréaliste de réclamer une Conférence Nationale Souveraine d'autant plus que de son point de vue, "même le peuple belge n'est pas souverain; la souveraineté n'appartient qu'au Roi selon l'expression ‘Le souverain belge'"!

 

C'est pendant leurs périodes de crises que les peuples accouchent des "génies" pour y réfléchir et proposer des voies et moyens d'en sortir. Les intellectuels zaïrois n'ont pas produit un discours scientifique solide de résorption de la crise de démocratisation et de toutes les autres. L'atonie et l'aphonie du débat et de la réflexion, malgré quelques légers frémissements, demeurent étonnantes… C'est une situation paradoxale caractérisée par une pléthore d'intellectuels ou de gens se proclamant ainsi et une pénurie de moyens intellectuels d'interprétation du politique. Les changements de régimes n'ont pas été préparés ou suivis d'un travail intellectuel sérieux et profond.

 

L'invention du MPR (après, celle de l'AFDL, des "CPP/CNPP", des "CPP/Rébellions"), la fabrication et la justification des autoritarismes sont l'oeuvre des "intellectuels". Il a existé une complicité, un mariage entre les intellectuels et le pouvoir (autoritaire s'entend). L'histoire de la Deuxième République démontre que les intellectuels ont été des hérauts du régime… S'étant nourris aux mamelles de l'autoritarisme, ils apparaissent comme de vieux bébés, incapables malgré leur âge et leur taille de se détacher du sein maternel. Il arrive dès lors qu'au lieu de s'exprimer en intellectuels authentiques, les liens étroits, l'attachement au "sein" de la dictature et la faim les déguisent en guignols scientifiques ou fassent d'eux les "intellectuels organiques de la dictature"…L'universitaire zaïrois pris dans la figure de ceux qui ne se sont jamais publiquement refusés de se réclamer de l'Université et qui se sont souvent enivrés de l'exhibition des titres académiques généralement obtenus outre-mer apparaît malheureusement incapable de concevoir un discours autre que conservateur ou d'accompagnement de l'autoritarisme. Les insuffisances du débat scientifique sur la société remettent en cause l'école et l'université ainsi que leur capacité à produire des agents de la démocratie et du développement. Il est inadmissible qu'une conférence nationale dont le droit comparé africain nous fournissait déjà le contenu ait été assimilée, identifiée à une conférence constitutionnelle ou que la souveraineté ait été refusée au peuple belge. Ce journalisme juridique est le produit d'un formalisme outré, impropre et dépassé, caractéristique d'un âge précambrien du droit constitutionnel. Il se situe cependant dans la continuité de l'histoire de ceux qui, à la suite d'une lecture cavalière de la Loi Fondamentale, justifièrent juridiquement le Président Kasavubu se fondant sur l'article 22 pour motiver la révocation du Premier Ministre Lumumba.

Lorsque les "universitaires" surgirent pour la première fois sur la scène politique au lendemain de l'indépendance dans le cadre du Collège des Commissaires Généraux qui était un gouvernement (illégal) de technocrates, ils développèrent un discours de justification du coup d'état du Colonel Mobutu ayant neutralisé le Président de la République et le Premier Ministre. Ils jetèrent ainsi les bases de ce qui devait être une dominante de leur discours: la justification du coup d'état permanent. Ils ne s'en sont pas complètement départis ainsi que le prouvent certains faits, gestes et pensées de répétition de l'histoire.

 

"Intellectuel Zaïrois, où es-tu?". Globalement, la réponse est simple: il est là, mais non pas du côté où il est censé se trouver, des intérêts des masses et du développement de son peuple, mais du côté de l'autoritarisme et de l'industrialisation de la crise. Il n'y a pas eu au Zaïre de regroupement d'intellectuels pour réfléchir sur les problèmes de leur pays comme celui de développement ou de la démocratie, pas d'équivalent, par exemple, du Club Nation et Développement du Sénégal. La "République des Professeurs" n'a rien produit de tout cela d'autant plus qu'elle n'a pas été une république du peuple ni pour le peuple, mais une république contre le peuple.

 

Les intellectuels authentiques, indépendants d'esprit, plus préoccupés des intérêts de la communauté que des leurs propres, ont cessé d'exister ou du moins leur nombre s'est drastiquement réduit. A la place, un autre type d'intellectuel a surgi, l'intellectuel ou l'universitaire garant ou défenseur du statu quo, griot du régime, payé pour troquer sa science contre l'accès à un poste de responsabilité, combattant théoriquement pour l'intérêt de sa société mais en fait pour son propre ventre.

Ces intellectuels sont malheureusement très nombreux et leur nombre ne cesse de s'accroître avec la crise. Le Pouvoir avait besoin des services de cette nouvelle race d'intellectuels pour contrer le mouvement pour la démocratie. A la fin de leurs études, le manque d'emploi en dehors des structures du parti unique poussait la plupart des anciens étudiants à s'inscrire comme nouveaux adhérents de l'association des intellectuels dits "révolutionnaires". C'était aussi parfois l'unique choix en dehors de la mort ou de l'exil. La révolution sous le parti unique était synonyme de conservatisme et de militantisme. La lutte pour la démocratie et le soutien aux revendications populaires sont abandonnés à "ceux qui ont faim" en vertu d'un adage africain qui veut que "celui qui a la bouche pleine ne crie pas". Cette philosophie continue de guider les hommes politiques (et les intellectuels) zaïrois: farouches opposants et ardents acteurs du changement, ils cessent de l'être dès lors qu'il leur a été offert de participer à la gestion du gouvernement ou d'une entreprise publique. L'opposition est laissée à d'autres qui attendront qu'ils soient courtisés à leur tour pour cesser de "faire du bruit" dans l'oppposition. En fin de compte, une seule personne reste dans l'opposition, c'est le peuple lui-même.

 

Le tribalisme est devenu dans nos pays une véritable religion révélée au chef et au politicien. Elle est de loin la plus importante de toutes. Le "paradis" qu'il prêche se vit sur terre et avant la mort. Comme toute religion, le tribalisme a son dieu - la tribu -, ses prêtres, sacrificateurs, prophètes au-dessus desquels trône l'imam, le chef spirituel ou le souverain pontife: le chef du parti unique. Il a sa bible. Les associations et ces pompeuses "mutualités" d'entraide et de développement en sont les sanctuaires. Dans ces temples solidements construits, tout le monde est présent. Le "pousse-pousseur" côtoie le professeur d'université; les princes des églises reconnues officiellement (Archévêques, Evêques, Prêtres, Révérends Pasteurs…) embrassent les sorciers car les "païens", ce sont les "autres"; le politicien au discours le plus nationaliste sur la place publique se confesse auprès de l'intégriste tribal et apprend que la nation, c'est d'abord sa propre tribu; le chef "moderne" applaudit le chef "traditionnel"; la ville acclame le village; l'érudit (intellectuel) encense l'inculte et le diable y épouse le bon dieu…

Les manipulateurs de la conscience tribale ou ethnique, les "ethnic mobilizers", les "ethnically specific workers", les "Seigneurs de l'ethnie" (ethnic lords) les "faiseurs de tribus et d'ethnies", les preneurs de parole tribale ou les professionnels de la taxinomie tribale sont essentiellement et presque toujours les leaders politiques, les entrepreneurs politiques ou ceux que Médard appelle les "big men". Leur recours au tribalisme ou à l'"ethnicité" est justifié par des raisons d'ordre politique et économique. L'on ne devrait pas non plus oublier que le tribalisme est au service des classes dominantes.

Lorsque l'on parle d'"Homme d'Etat", de "Nation", d'"Intérêts de la Nation", il faut souvent comprendre en réalité qu'il s'agit d'"Homme de (sa) tribu ou (de son) d'ethnie", des intérêts de sa tribu ou de son clan au pouvoir".

 

En méditant sur ce que j'écrivais en 1996, la question que je me pose enfin est la suivante: n'y-a-t-il pas de place pour une réflexion froide sur le devenir du Congo en dehors de l'alignement aveugle sur les thèses politiciennes? Ne pouvons-nous pas taire nos sentiments pour réfléchir ensemble sur la manière d'améliorer le niveau de vie de ces masses qui croupissent sous la misère la plus noire et que nous n'avons cessé d'"agresser" nous-mêmes depuis des décennies au point que nombreux sont les compatriotes qui demandent : "A quand la fin de la démocratie en République Démocratique du Congo"? Pourquoi l'intellectuel si respecté au départ a-t-il fini par devenir un simple applaudisseur, un garçon de course des hommes au pouvoir ou ceux qui veulent y accéder? Certains vantent à longueur de journée les victoires des "alliés", d'autres ceux des "agresseurs", à quand la victoire du peuple? C'est vrai que le pays est agressé, mais il avait déjà été "agressé" pendant 32 ans par Mobutu avant d'être "libéré" avec l'indispensable aide de la "coalition mondiale Tusti" ou de la "coalition burundo-ougando-rwandaise"! Le diable indigène est-il préférable l'étranger? L'allié qui pille le cuivre et le diamant à Lubumbashi ou à Mbuji-Mayi est-il différent de celui qui exploite nos ressources d'étain et d'or à Kamituga ou dans l'Ituri? Le diable restera toujours le diable. Je n'ai jamais cru personnellement au mythe du "bon diable", des "démons bienfaiteurs" ou à celui de la "colonisation bienfaisante" du Professeur Ali Mazrui. Je n'ai aucune estime pour Mobutu ni ses lieutenants. Je réagirais contre tout conseiller spécial (ou candidat conseiller spécial et diplomatique) de tout dictateur (ou aspirant dictateur du Congo) avec autant d'énergie que j'ai tenté de le faire contre Honoré N'gbanda. Cependant, si nous demeurons tant soit peu objectifs, parlant de l'agression burundo-ougando-rwandaise, depuis quand date-t-elle? Lorsque l'AFDL est arrivée au pouvoir, transportée par les armées des actuels "agresseurs", combien d'entre-nous avaient osé parler d'"agression"? On ne le dira jamais assez, le problème du Congo, c'est l'absence de démocratie, de réconciliation nationale et la tribalisation ou l'ethnicisation sans précédent du politique. La principale cause de la crise est d'ordre interne et non externe. Le Christ a prévenu: "Tout royaume divisé contre lui-même court à la ruine; aucune ville, aucune famille divisée contre elle-même ne saurait se maintenir". Par notre mauvaise gouvernance, notre orgueil, notre incompétence, notre intégrisme politique et notre entêtement au refus de dialogue et de réconciliation entre nous et avec notre peuple à qui nous avons confisqué la souveraineté, nous nous sommes rendus des plus vulnérables et si elles le voulaient, même les Comores pourraient nous "agresser"! En Afrique, nos dictateurs avaient tendance à justifier leur incompétence en faisant des anciennes puissances coloniales les boucs émissaires de tous les maux. L'on disait: c'est le Blanc qui nous bloque et nous divise.Il est jaloux de notre développement et veut continuer à piller nos ressources. Nous aurions donc pu atteindre "L'objectif 80" de Mobutu (Zaïre première, deuxième ou troisième puissance mondiale) si le pays n'avait pas été agressé à partir de l'Angola lors des deux guerres du Shaba! Si nous pouvions reconsidérer notre mode de raisonnement! Les problèmes du Congo sont trop profonds pour être traités à la légère. Cessons d'attiser inutilement le feu et d'encourager nos Caligula. Le Congo flambe déjà depuis plusieurs années et nous risquons de ne plus rien trouver à notre retour d' "exil". D'autre part, dans leur for intérieur, comptant sur notre immense savoir et une culture énorme que nous a procurés notre long "exil" ou séjour sur les campus, nos politiciens qui n'ont pas toujours les diplômes que nous détenons attendent de nous autre chose que des acclamations. L'un des problèmes que nous avons, nous autres intellectuels congolais, c'est la manie de flatter alors que les politiciens et le peuple attendent que nous les éclairions. Voici ce qu' un vieux m'a rapporté dernièrement sur notre dictateur défunt:

En 1960, le Colonel Mobutu fait son premier coup d'état. Il neutralise le Président Kasavubu et le Premier Ministre Lumumba. Il nomme un gouvernement, le College des Commissaires Généraux. Marcel Lihau, l'un des tous premiers juristes congolais, est nommé Commissaire Général à la Justice. Le premier docteur en droit du Congo est nommé Commissaire Général Adjoint. Le jour suivant la nomination du Collège, le Colonel appelle le Commissaire Général à la Justice et lui pose cette courte question sur ton militaire: "Marcel, t'y voilà. Constitutionnel ou non?".

Lihau répond: "totalement constitutionnel et aucun juriste ne me contredira. Le coup d'état dans des conditions telles que celles-ci est parfaitement constitutionnel et démocratique".

Le 24 novembre 1965, Mobutu réussit son second coup d'état et s'empare lui-même du pouvoir. Il établit le schéma qui devra inspirer ses fidèles successeurs: d'abord une Déclaration radio-télévisée annonçant le changement de régime suivie de la publication d'un Décret aux termes duquel le nouvel homme fort s'autoproclame Président de la République, abroge la Constitution en vigueur, s'attribue tous les pouvoirs exécutifs, congédie le Parlement et devient le législateur en chef. La Constitution de Luluabourg, la première du pays a avoir été adoptée par référendum populaire et dont Marcel avait été le rédacteur en chef, est jetée à la poubelle. Les partis politiques sont supprimés. Les CVR sont mis en place. Quelques mois après le déclenchement de la Révolution menée par le "grand nationaliste", l'"Homme du 24 Novembre 1965", le Lieutenant-Général Joseph-Désiré Mobutu, appelle encore une fois le constitutionnaliste congolais: "Marcel, qu'en dis-tu cette fois-ci, constitutionnel ou non?".

Ebua répond magistralement : "Mon Général, c'est encore plus constitutionnel et démocratique que la révocation de Lumumba par Kasavubu et votre décision historique de les neutraliser en 1960".

Quelques années après, le Général le nomme Premier Président de la Cour Suprême de Justice en reconnaissance des services précieux rendus au pays. Plus tard, à la CNS, le vieux constitutionnaliste refait surface comme Président de la célèbre Commission Constitutionnelle. Il présente un Acte Constitutionnel pour mettre un terme au coup d'état permanent de Mobutu. Servi par de nouveaux et plus jeunes professeurs, le Maréchal le rejette et taxe le professeur Lihau d'ignorant!

Au milieu des années 1970, Le Président-Fondateur appelle un autre professeur et pose clairement son problème: "Parce que je ne reçois que des motions de soutien et des acclamations des professeurs et universités, pourqoui ne deviendrais-je pas le doyen des facultés de droit et des sciences politiques et recteur de l'université de Kinshasa?". Le prof lui dit: c'est simple, que l'on demande au Commissaire d'Etat à l'Orientation Nationale de préparer l'opinion en commençant par vous présenter comme docteur en droit et en science politique, mais les étudiants seront un peu réticents".

Alors le Guide Eclairé, le Timonier, le Père de la Nation et de la Révolution zaïroise authentique, le Rassembleur et le Pacificateur s'énerve et ordonne: "je ferme une université qui ne m'apprend rien. La meilleure université sera Makanda Kabobi, vous serez mon directeur d'internat et je serai moi-même le recteur. Condition d'admission: savoir chanter le Dialelo et danser le Nsaka Yonsa".

Voilà, conclut mon vieux, d'où viennent les danses et les hymnes des intellectuels pour les hommes au pouvoir.

 

En Guinée, le dictateur Macias Ngwema était allé jusqu'à l'interdiction de l'appellation "intellectuel", mais ces intellectuels-là luttaient au moins pour le peuple. Nous devrions craindre qu'un autre "révolutionnaire" ne surgisse dans notre pays, profite de la désaffection du peuple à notre endroit et obtienne son appui dans la criminalisation de "l'intellectuel" au Congo.

 

André Mangu

E-mail: andre.mbata@icon.co.za


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