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DOCUMENT: Si le Kivu etait ruandais, l'Alsace aurait pu etre allemande

Compatriotes congolais et observateurs de la scene politique africaine,

Il sied souvent de renvoyer certains paroliers a leurs propres archives pour recuser des vues pretendument sentancieuses. La promotion de l'idee de l' ''ingouvernabilite du Congo'', on le sait, tire son origine dans les memes chanceleries ou se decide la destabilisation de ce vaste territoire d'Afrique centrale. La Conference de Berlin II, maintes fois evoquee devrait servir d'outil pour les auteurs de ce syncretisme dans le but d'atteindre leurs objectifs. Quant a leurs prete-noms africains, ils ont tout aussi cyniquement appuye ce macabre projet en avançant le caractere artificiel des frontieres africaines. Ainsi, c'est avec joie que l'idee avait ete accueillie et prise en compte pour son experimentation eventuelle au Congo. Au Ruanda, bien des milieux ont caresse l'opportunite de la resurgence d'un empire ethnocentrique d'autrefois, au detriment d'un pays qu i avait pourtant tout sacrifie pour leur offrir un asile pluridecenal et aise.

La province congolaise du Kivu est le territoire physique qui a ete choisi pour realiser ce reve a cause de l'effectif des populations ruandophones qu'elle avait accueillies, a la suite des nombreux drames lies a l'intolerance sociale dans ce pays ou regne une culture de sang. Comme hier les Prusses preconisaient l'annexion de l'Alsace française a cause de la culture allemande de ses habitants, aujourd'hui c'est le Ruanda qui fait autant de notre belle province du Kivu. S'il est inutile d'insister sur les consequences heureuses de cette crise sanglante sur l'emergence des sentiments nationalistes parmi les Congolais, il reste a deplorer le fait que des partenaires privilegies en Occident, des deux cotes de l'Atlantique, aient caresse le projet ougando-ruandais de Berlin II.

Comme il est souvent utile de dissuader un partenaire de ses mauvaises intentions en lui rappelant la lutte qu'il a menee anterieurement pour eviter le meme prejudice, nous sommes descendu aux archives pour deterer une lettre qu'un professeur français Fustel de Coulanges avait adressee a son homologue berlinois Mommsen, auteur, lui, d'une lettre sur la nationalite prussienne (allemande) des Alsaciens. Vous nous excuserez de devoir vous reproduire uniquement des extraits. Quoi qu'il en soit, vous aurez reçu toute la substance du document. Il importe de signaler que nous avons pense a rechercher ce texte dans les bibliotheques parce que nous l'avions analyse au cours de nos etudes a l'Universite de Lubumbashi, sous la dictee d'un charge de cours d'origine ruandaise, Mr Rufuan gura. Notre souhait aujourd'hui est que les nouvelles forces hegemonistes des Grands Lacs africains qui, par enchantement, se trouvent etre les compatriotes de notre ancien professeur, comprennent le vrai sens de l'histoire, et que nos partenaires communs se rememorent les peripeties de leur propre destin pour mieux analyser les notres.


L'ALSACE EST-ELLE ALLEMANDE OU FRANÇAISE?

REPONSE A M. MOMMSEN, Professeur a Berlin.

Paris, 27 octobre 1870.

Monsieur,

Vous avez adresse dernierement trois lettres au peuple italien. Ces lettres, qui ont paru d'abord dans les journaux de Milan et qui ont ete ensuite reunies en brochure, sont un veritable manifeste contre notre nation. Vous avez quitte vos etudes historiques pour attaquer la France; je quitte les miennes pour vous repondre.

...Nul ne peut plus l'ignorer aujourd'hui; ce qui met au prise toute la population militaire de l'Allemagne et toute la population virile de France, c'est cette question franchement posee: l'Alsace sera-t-elle a la France ou a l'Allemagne? La Prusse compte resoudre cette question par la force; mais la force ne lui suffit pas: elle voudrait bien y joindre le Droit. Aussi, pendant que ses armees envahissaient l'Alsace et bombardaient Strasbourg, vous vous efforciez de prouver qu'elle etait dans son droit et que l'Alsace et Strasbourg lui appartenaient legitimement. L'Alsace a vous en croire, est un pays allemand. Elle en faisait partie autrefois; vous concluez de la qu'elle doit lui etre rendue. Elle parle allemand, et vous en tirez cette consequence que la Prusse peut s'emparer d'elle. En vertu de ces raisons vous la ''revendiquez''. Elle est votre, dites-vous, et vous ajoutez: '' Nous voulons prendre tout ce qui est notre, rien de plus, rien de moins.'' Vous appelez cela le principe de la nationalite.

C'est sur ce point que je tiens a vous repondre. Car il faut que l'on sache bien s'il est vrai que, dans ce horrible duel, le Droit se trouve du meme cote que la force. Il faut aussi que l'on sache s'il est vrai que l'Alsace ait eu tort en se defendant et que la Prusse ait eu raison en bombardant Strasbourg. Vous invoquez le principe de la nationalite, mais vous le comprenez autrement que toute l'Europe. Suivant vous, ce principe autoriserait un Etat puissant a s'emparer d'une province par la force, a la seule condition d'affirmer que cette province est occupee par la meme race que cet Etat. Suivant l'Europe et le bon sens, il autorise simplement cette population a ne pas obeir malgre elle a un maitre etranger...

Songez ou nous arriverions si le principe de la nationalite etait etendu comme l'entend la Prusse, et si elle reussissait a en faire la regle de la politique europeenne. Elle aurait desormais le droit de s'emparer de la Hollande. Elle depouillerait ensuite l'Autriche sur cette seule affirmation que l'Autriche serait une etrangere a l'egard de ses provinces allemandes. Puis elle reclamerait a la Suisse tous les cantons qui parlent allemand. Enfin, s'adressant a la Russie, elle revendiquerait la province de Livonie et la ville de Riga, qui sont habitees par la race allemande;... L'Europe serait priodiquement embrasee par les revendications de la Prusse... Vous croyez avoir prouve que l'Alsace est de nationalite allemande parce que sa population est de race germanique et parce que son langage est l'allemand. Mais je m'etonne qu'un historien comme vous affecte d'ignorer que ce n'est ni la race ni la langue qui fait la nationalite.

Ce n'est pas la race: jettez en effet les yeux sur l'Europe et vous verrez que les peuples ne sont presque jamais constitues d'apres leur origine primitive, Les convenances geographiques, les interets politiques ou commerciaux sont ce qui a groupe les populations et fonde les Etats. Chaque nation s'est ainsi peu a peu formee. Chaque patrie s'est dessinee sans qu'on se soit preoccupe de ces raisons ethnographiques que vous voudriez mettre a la mode. Si les nations correspondaient aux races, la Belgique serait a la France, le Portugal a l'Espagne, la Hollande a la Prusse; en revanche, l'Ecosse se detacherait de l'Angleterre, a laquelle elles est si etroitement liee depuis un siecle et demi, la Russie et l'Autriche se diviseraient chacune en trois ou quatre tronçons, la Suisse se partagerait en deux, et assurement Posen se separerait de Berlin. Votre theorie de race est contraire a tout l'Etat actuel de l'Europe. Si elle venait a prevaloir, le monde entier serait a refaire.

La langue n'est pas non plus le signe caracteristique de la nationalite. On parle cinq langues en France, et pourtant personne ne s'avise de douter de notre unite nationale. On parle trois langues en Suisse: la Suisse en est-elle moins une seule nation, et direz-vous qu'elle manque de patriotisme? D'autre part, on parle anglais aux Etats-Unis, voyez-vous que les Etats-Unis songent a retablir le lien national qui les unissait autrefois a l'Angleterre? Vous vous targuez de ce qu'on parle allemand a Strasbourg; en est-il moins que c'est a Strasbourg que l'on a chante pour la premiere fois notre Marseillaise? Ce qui distingue les nations, ce n'est la race, ni la langue. Les hommes sentent dans leur coeur qu'ils sont un meme peuple lorsqu'ils ont une communaute d'idees, d'interets, d'affections, de souvenirs et d'esperances. Voila ce qui fait la patrie....Il se peut que l'Alsace soit allemande par la race et par le langage; mais par la nationalite et le sentiment de la patrie elle est française.... Comme les premiers chretiens confessaient leur foi, Strasbourg, par le martyre, a confesse qu'il est français.

...Notre principe a nous est qu'une population ne peut etre gouvernee que par les institutions qu'elle accepte librement, et qu'elle ne doit aussi faire partie d'un Etat que par sa volonte et son consentement libre. Voila le principe moderne. Il est aujourd'hui l'unique fondement de l'ordre, et c'est a lui que doit se rallier quiconque est a la fois ami de la paix et partisan du progres de l'humanite. Que la Prusse le veuille ou non, c'est ce principe-la qui finira par triompher. Si l'Alsace est et reste française, C'est uniquement parce qu'elle veut l'etre. Vous ne la feriez allemande que si elle avait un jour quelque raisons pour etre allemande. Son sort doit dependre d'elle. En ce moment, la France et la Prusse se la disputent; mais c'est l'Alsace seule qui doit prononcer...Ni les raisons tirees de la force, ni les interets de la strategie n'ont de valeur en cette affaire. Il ne s'agit que d'une question de droit publique. La France n'a qu'un seul motif pour vouloir conserver l'Alsace, c'est que l'Alsace a vaillament montre qu'elle voulait rester a la France. Voila pourquoi nous soutenons la guerre contre la Prusse. Bretons et Bourguignons, Parisiens et Marseillais, nous combattons contre vous au sujet de l'Alsace; mais, que nul ne s'y trompe; nous ne combattons pas pour la contraindre, nous combattons pour vous empecher de la contraindre.

Fustel de Coulanges.(1916) Questions contemporaines. Paris: Hachette. pp 89-102.

Texte collige par: OPULA LAMBERT. Universite Laval, Quebec / Canada.


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